mercredi 8 juillet 2015

Tourisme


« Quand on parle d'échanges touristiques, cela veut dire que le touriste propage sur lui-même un certain contingent d'idées fausses et qu'il remporte sur autrui une quantité égale d'impressions vicieuses. Assez de balivernes sur les voyages qui forment la jeunesse ; c'est une formule moyenâgeuse qui donnait de bons résultats avec des locomotions moyenâgeuses. Le voyage pour tous est une institution burlesque. Sur cent voyageurs il y a quatre-vingt-dix sédentaires et il n'est jamais bon que les sédentaires prennent la route. Ce n'est pas que je méprise les sédentaires, beaucoup s'en faut, je les admire, je les chéris, je les conjure de rester fidèles à leur mission, solides au poste, car ils sont la joie, l'alibi et la raison des voyageurs. Pas la peine de voyager s'il n'y a plus l'espoir de secouer sa poussière ou de se chauffer le derrière chez les gentils sédentaires que la Providence a placés le long des routes pour faire le pain du voyageur et lui servir à boire en écoutant ses histoires. Et voilà qu'aujourd'hui les sédentaires infidèles se payent des voyages au Cap, des ouiquennes à Marrakech, des brevets de voyageur enfin, et qu'ils se les payent au sens le plus vénal du mot, comme on se payait jadis des quartiers de noblesse ou naguère des certificats de résistance ; c'est de la simonie. Dix mille kilomètres, pas une chemise mouillée, pas une ampoule au pied. Ce disant je n'exhale pas le dépit du voyageur écoeuré par la vulgarisation des voyages, car je ne suis après tout qu'un voyageur dérisoire, suspect, anxieux de l'étape et il se pourrait qu'en traînant ici et là, naguère, bon gré mal gré, je n'aie promu sur les routes qu'un sédentaire honteux, pour lui faire les pieds. Hélas ! la peau des pieds est longue à durcir, prompte à mollir, mais j’ai tout de même quelques souvenirs de pieds qui me cuisent assez pour envisager d’écrire aujourd’hui, les pieds à l’aise, une somme apologétique à la gloire des panards fumants et des nougats meurtris. »

Chroniques, Arcadia Editions, Paris, 2005

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire