samedi 7 avril 2018

 En librairie, le troisième tome des chroniques de Jacques Perret, parues dans Aspects de la France, entre 1960 et 1962 et principalement consacrées aux "événements" d'Algérie.

samedi 17 mars 2018

19 mars 62


On commence à savoir qu’à Bab-el-Oued, au cours de l’opération dite de Vigilance Républicaine, le nombre de Français tués par les forces de l’ordre gaulliste a dépassé 150. Les blessés en proportion. Rappelons que ce faubourg est habité par une population de riches nazis déguisés en ouvriers patriotes. Son attitude outrageait à la solidarité prolétarienne.
Votez oui pour le restaurateur de l’unité française épurée dans son hexagone.
En dépit des louables efforts du gouvernement pour présenter l’exploit avec humilité, on commence à saisir la besogne qui se fit derrière le bouclage et sous le bâillon. Tandis que les tireurs d’élite ajustaient les ménagères, le ratissage et la fouille s’effectuaient avec une telle énergie que les Musulmans eux-mêmes n’en croyaient pas leurs yeux. Ainsi Bab-el-Oued, ramassis de salariés fascistes, ne se vantera plus bêtement d’avoir donné ses fils pour le salut de la République et la libération de l’Alsace.
Votez oui pour le justicier des cités orgueilleuses.
On savait déjà que des avions militaires avaient bombardé à grenades lacrymogènes une population qui saura désormais pourquoi elle pleure. On commence à savoir que deux appareils particulièrement consciencieux ont exécuté des tirs à mitrailleuses sur une population qui avait encore à apprendre sur la haine des renégats. Le nom de ces aviateurs audacieux sera porté à la reconnaissance du peuple français en même temps que le texte de leur citation actuellement à l’étude.
Votez oui pour un chef si bien servi.
On commence à savoir que, peu après, la fusillade de la rue d’Isly, a fait 140 morts dans un cortège qui, par un odieux et vain stratagème, avait pris une apparence de procession familiale, comme si la vue de femmes et d’enfants pouvait détourner de leur devoir une compagnie de travailleurs au service de la fatalité historique. Le nom des officiers sera porté à la reconnaissance du peuple métropolitain en même temps que le texte de leurs citations actuellement à l’étude. Les drapeaux français capturés ou ramassés sur le terrain seront prochainement exposés dans la chapelle de l’Elysée.
Votez oui le rassemblement des enfants de la Patrie.
On commence à savoir que, contrairement aux informations d’un pouvoir trop beau joueur, ce ne sont pas des pieds-noirs postés sur de lointaines terrasses qui ont déclenché le tir. C’est bien à l’armée régulière gaulliste que revient l’honneur d’avoir ouvert le feu, feu roulant, chargeur sur chargeur. En outre, des constats ont été rédigés, photocopiés et mis en sûreté, par lesquels il est prouvé que la plupart des morts ont été frappés dans le dos ce qui établit sans discussion le délit de fuite.
Votez oui pour le vainqueur de la nouvelle Isly.
On se doutait bien que la vengeance gaulliste, atténuée par des informateurs trop soucieux de la modestie du pouvoir, s’était abattue en réalité avec toute la rigueur caractéristique des répressions républicaines, Mais on commence à savoir que M. Thiers fera figure de justicier pusillanime.
Votez oui pour le père du peuple.
Enfin nous savons que M. Ben Khedda, en son conseil, a décerné publiquement un satisfecit à l’armée française laquelle, dit-il, a suscité l’étonnement des observateurs par « l’heureuse rapidité de sa métamorphose ». Confondue par cet éloge sans précédent qui consacre le terme de sa glorieuse histoire, l’armée française ne songe plus qu’à regagner ses foyers dans le silence qui convient aux héros de l’obéissance absolue.
Vous donnerez aussi votre satisfecit au plus illustre des Français, le seul qui puisse nous délivrer de ces millions de Français dont l’amour obstiné nous fait honte et nous blesse.
Votez oui, et que le nom français désormais soit porté par la nouvelle race de Caïn.


"Votez oui", Aspects de la France, 5 avril 1962, n°708

 

samedi 2 décembre 2017

Abstractions



Dernièrement avait lieu l'exposition des toiles envoyées par les candidats au prix Othon-Friez. Comme toujours, il y avait là un petit lot de vrais peintres et un grand nombre de barbouilleurs à la recherche éperdue d'eux-mêmes. Le narcissisme philosophique, en deux traits de fusain ou trois kilos de peinture, nous est prodigué à longueur de cimaise. La recherche de soi-même est aujourd'hui la sacrée caution de l'artiste ; quand il ne trouve rien, sa recherche est dite pathétique et quand il se perd dans le bourbier de sa palette, la critique n'est pas en peine d'exalter sa déroute, de justifier son pastis et de lui insuffler une transcendance dont l'artiste lui-même demeure épaté.
La littérature est non seulement capable de tout expliquer, mais de répondre à des questions qui ne sont pas posées. C'est son métier. Elle pourrait peindre elle-même puisque peindre est l'affaire de tout le monde, et s'approprier aisément les lauriers de l'artiste, mais elle connaît le prix de la distinction des genres et préfère inventer un artiste à sa merci. La peinture moderne doit l'existence au talent de ceux qui en écrivent. Le tableau n'est rien tant que la critique n'y a pas tourné sa salade ; et quel plus beau saladier que la peinture abstraite
L'art abstrait est l'une des belles trouvailles de nos élites. Non seulement il autorise n'importe qui à badigeonner de l'abstraction à plein tube. mais il procure au malin phraseur le délicat plaisir d'ordonner le chaos, de prêter un sens à l'absurde et de jouer la pythie sur des paysages d'âme au marc de café ou des introspections à la brique pilée dans le jaune d'œuf.
Dès l'ouverture de cette exposition, la rumeur annonçait que le prix (concret) serait donné à un abstrait. Pour un jury, la formule est de tout repos. Personne ne lui reprochera de couronner un barbouillage sans nom parce que le barbouillage sans nom peut assumer toutes les abstractions qu'on veut ; à partir du moment où on délibère sur une tache d'encre, le chef-d'œuvre est au fond de la bouteille et, en fin de compte, la psychanalyse est toujours là pour expliquer le coup aux imbéciles que nous sommes. Ces manifestations artistiques, de plus en plus confinées dans le huis clos des galimatias ésotériques, sembleraient confirmer ce que les moralistes appellent le divorce entre l'artiste et le public. Erreur. Bon gré mal gré, avec un retard légitime, le public est amené à jouir des conquêtes de l'art comme des progrès de la science. C'est peut-être la gloire ou le châtiment du cubisme que d'avoir pullulé sur les papiers peints d'hôtels meublés pour terminer sa carrière sur les étagères de bazar où, d'ailleurs, il est soldé aujourd'hui. Les clefs de rayon préparent leurs commandes d'abstrait. L'art va vite, il s'évertue à suivre le train, et à peine l'abstrait sera-t-il livré aux délices du vulgaire que nos artistes, inlassables chercheurs, auront frayé d'autres pistes, enfourché d'autres dadas et qu'à force de chercher ils auront peut-être fini par retrouver l'art, l'art modeste et difficile. Si l'abstrait les tourmente encore, ils pourront toujours s'en délivrer par la peinture d'un casque de pompier, haut-lieu figuratif et géométrique des plus éminentes abstractions.

Dorer la croûte, Aspects de la France, 7 novembre 1952, n°216



samedi 23 septembre 2017

Les tranquillisants à travers les âges : Les Politiques



Parmi les tranquillisants politiques utilisés au cours des âges et par tous les régimes nous citerons pour mémoire la potence, la hache, la dague, le poison, le cachot déjà étudié dans un précédent chapitre, le bannissement, le pilori, les archers du roi, les dragons de Villars, etc. Toutes ces spécialités d'apparence archaïque sont encore en usage plus ou moins constant et avoué dans le monde moderne.

En revanche nous observons que le tranquillisant neurotomique, si en faveur dans les temps mérovingiens et les cas d'anxiété dynastique, est tombé en désuétude avec les dynasties elles-mêmes. Nous citerons l'exemple fameux des enfants de Clotaire popularisés sous le nom d'énervés de Jumiège. Mutilés au jarret pour la tranquillité de leur famille ces petits princes furent soustraits du même coup aux mille tracas de la vie active. L'appellation qui les a rendus célèbres ne leur fut pas donnée par antiphrase ou humour noir. Les énervés de notre temps hélas ! n'ont rien de commun avec ceux d'autrefois. S'il nous plaît aujourd'hui de n'entendre plus qu'un langage si dégradé qu'il en renie parfois ses raisons premières, nos aïeux n'avaient pas peur de s'expliquer à la loyale avec des mots bruts en pleine possession de leur sens propre. Au cas où il existerait encore dans notre vocabulaire quelques termes vieillissant oubliés dans une acception hors d'âge et aspirant à la retraite, nous profitons de l'occasion pour lancer l'appel suivant : mots inquiets de votre pouvoir, mots fatigués de servir au propre, mots surmenés dans vos emplois d'origine, mots anxieux de vos responsabilités, confiez-vous au sens figuré, le meilleur des tranquillisants grammaticaux.

Des exemples cités plus haut vous avez conclu, avec chagrin peut-être, que la tranquillité politique était consécutive à la répression des fauteurs de trouble. Médicalement cela tombe sous le sens. Toutefois il semble que des apaisements aient été obtenus avec les fontaines de vin, les tableaux d'avancement, les dotations d'abbaye, les promotions excep­tionnelles, les sacs d'écus et les feux d'artifices. Tous procédés qui, eux non plus, n'ont pas entièrement disparu de nos mœurs.

Je ne saurais en finir avec ces médications politiques anciennes sans faire mention du tranquillisant conventuel. En effet, la dignité de la couronne, ou même la fermeté du trône sinon la paix du royaume a pu quelquefois se trouver bien d'une vocation monastique plus ou moins spontanée. Au besoin, une escorte de cavaliers s'offrait à confirmer l'arrêt de la Providence jusqu'au seuil du couvent. C'est à bon droit qu'aujourd'hui la conscience moderne a pu condamner cette pratique du tranquillisant spirituel administré par contrainte ou surprise.

Si nous considérons en effet les moyens employés de nos jours pour calmer l'anxiété ou l'agitation des citoyens, nous ne pouvons qu'y reconnaître un souci constant de la dignité humaine. En prenant pour exemple une campagne électorale ou un compte rendu de mandat, nous voyons que l'apaisement collectif peut être obtenu soit par d'honnêtes infusions de lieux communs, soit par la tranquille affirmation que l'homme est bien fait pour marcher sur la tête. Dans les cas urgents la médication allocutoire agira plus sûrement si les paroles intelligibles sont remplacées par une large application de trémolos sédatifs.

Rappelons également que certaines manifestations émotives provoquées par l'épanchement d'un scandale purulent sont justiciables d'un conseil médical appelé commission d'enquête qui, à loisir, met au point le tranquillisant spécifique à base de lampiste. On sait d'autre part que les cas de prurit chronique sont ordinairement traités par les entreprises de presse, merveilleusement habiles à gratter la clientèle où ça la démange. Enfin, pour ce qui est des nombreux tranquillisants à base de scrutin, nous nous bornerons à citer le référendum, vieille recette que les techniques modernes ont immunisée contre toutes supercheries.

Il va de soi que les périodes de crise réclament des tranquillisants exceptionnels. On ne les trouve pas dans le commerce car leur formule est généralement assez riche en ingrédients toxiques. Toutefois, élaborés sous le sceau de la raison d'État, ils procurent à ceux qui en font usage une conscience relativement tranquille.


Texte tiré des huit textes écrits en 1954 pour les laboratoire Dausse, servant de support de publicité au "sédatif équilibrant Olympax".
Textes illustrés par Georges Beuville.


lundi 24 juillet 2017

La chambre froide



Il va de soi qu’en allant passer un après-midi au Palais Bourbon, je n’avais pas la prétention d’y contempler une assemblée d’hommes libres. Mais enfin, je suis assez bon public et mes intimes convictions ne résistent pas au besoin de surprendre, chaque fois qu’il se peut et avec les pires indulgences, les plus minces raisons de ma fierté française. Les occasions n’en courent pas les rues à notre époque où les héros frelatés, les olibrius et les pillards se bousculent aux premières places et l’expérience conseille d’aller ranimer sa foi aussi loin que possible des élites officielles. J’ai voulu braver cette sage défiance.
            Jamais le niveau des élus ne fut aussi bas, m’affirma dès l’entrée le double témoignage d’un huissier chevronné et d’un confrère vétéran.
            Tant mieux après tout. Nous n’avons pas, je pense, vaincu les tyrans pour nous offrir une Chambre des Pairs et il serait un peu fort que la Quatrième République ne fût pas plus démocratique que la troisième. Dans le sens populaire nous n’irons jamais assez loin et la France ne devra son salut qu’aux vertus instinctives des couches les plus profondes, c’est bien connu ; et au besoin nous fabriquerons les couches les plus profondes qui soient au monde. Comment ne pas croire au surplus à la grandeur et même à l’utilité d’un collège réuni tout exprès pour assurer les Hommes dans leurs Droits et le Pays dans sa Constitution. Nul n’ignore que les Français ont toujours montré une particulière disposition à se hisser tout naturellement à la hauteur des plus nobles tâches, parussent-elles dépasser leurs moyens. Au moins, allai-je déceler ici en ce congrès de patriotes à l’état natif et de résistants exemplaires, les vestiges de nos plus traditionnelles vertus, les dernières séductions de notre talent dialectique, les ultimes clartés de notre génie. En toute dernière extrémité, j’étais près à me contenter de subtile et vaine éloquence de la même façon que le prestige de notre commerce extérieur se contente de parfum et de frivolités.
            Naguère, les ennemis du régime pouvaient se gausser d’un parlement tapageur, chahuteur, bagarreur ; ils pouvaient y dénoncer tour à tour le déchaînement des passions, le caprice des humeurs et la fragilité des élans, mais soyons justes, il y régnait parfois une certaine hauteur de ton, le spectacle était souvent de qualité, les orateurs y parlaient en bon français, les hommes, enfin, semblaient encore capables de dire oui ou non comme de grands garçons, sans consulter personne. On pouvait alors se croire dans une assemblée d’hommes libres. Aujourd’hui tout est réglé d’avance, ici comme au tribunal. C’est une chambre automatique, une chambre froide, une morne parodie. C’est déjà, à l’état naissant, le parlement des dictatures, obéissant et servile, dont se moquent encore à l’étourdi tant de benêts démocrates. (…)»
Minerve, 29 mars 46