mardi 7 décembre 2021

Le Caporal épinglé en audio sur France Culture

 


L’adaptation radiophonique réalisée par Jacques Perret et Jean Forest à partir du Caporal épinglé et initialement diffusée en octobre 1958 sur la Chaîne Parisienne (RTF), sous forme d’un feuilleton de 45 épisodes, est rediffusée sur France Culture en début de nuit (minuit) du mardi 04 janvier 2022 au samedi 22 janvier 2022, sauf les week-ends, à raison de 3 épisodes par nuit.

Interprétation François Périer (le caporal), Henri Virlojeux, André Valmy, Jacques Torrens et Gaétan Jor et Jean Ozenne - Réalisation Albert Riera - Musique Maurice Jarre

Les nuits de France Culture

Parties 1 à 3

Parties 4 à 6

Parties 7 à 9

Parties 10 à 12

Parties 13 à 15

Parties 16 à 18

Parties 19 à 21

Parties 22 à 24

Parties 25 à 27

Parties 28 à 30

Parties 31 à 33 

Parties 34 à 36

Parties 37 à 39 

Parties 40 à 42

Parties 43 à 45 

 

lundi 8 novembre 2021

Beaujolais nouveau

Il m’est parvenu d’Amérique une coupure de journal relative à la politique laitière de notre Président biblique. Il s’agit d’une dépêche de correspondant datée de Chatelet-en-Brie. J’ignore le rôle dévolu à cette commune dans la comédie pastorale dirigée par M. Mendès, mais Chatelet-en-Brie est un nom assez crémeux dans la toponymie française pour cautionner ici les informations de mon confrère américain.

Pour commencer, il est dit dans cet article qu’en faisant boire du lait aux enfants, M. Mendès « a révolutionné les habitudes d’une centaine de générations d’écoliers français ». Je ne chicanerai pas mon confrère sur l’hyperbole qui est la tentation du journaliste et le principal ressort de toute propagande. Plus loin, je lis : « On ne s’attend pas à voir un tel breuvage accueilli avec joie par des écoliers qui ont bu du vin depuis leur naissance ou peu s’en faut. » Le « peu s’en faut » est un correctif de pudeur, car nous savons tous que le sein des mères françaises fournit un beaujolais léger, mais fruité. Le sevrage, il est vrai, se fait avec un vin plus corsé, de telle sorte qu’à l’âge des premiers pas l’enfant peut s’attaquer avec profit au mascara 14 degrés. Mon confrère précise d’ailleurs que, chez nous, « les petits enfants ont coutume d’emporter leur vin à l’école ». Qui d’entre nous, en effet, ne se souvient avec émotion de ces casse-croûte enfantins sur le coin du pupitre, autour d’un bon vieux litron qu’une mère attentive avait glissé dans notre cartable ? Enfin, que Dieu bénisse les efforts de M. Mendès pour « changer en buveurs de lait ces petits ivrognes ».

Encore une fois, l’article en question n’a pas été écrit dans une salle de rédaction du Nebraska, entre deux whiskys, par un boy à visière, les pieds sur la table, le chewing gum derrière l’oreille et l’œil encore charmé par la télévision du super-mendesman, grand yogi du yogourt et terrific manager de la France gâteuse. Non, c’est une dépêche datée de Châtelet-en-Brie, où le correspondant américain a pu observer comme tout le monde les écoliers titubants sur le chemin de l’école et les nourrissons soifards chopinant dans la crèche municipale. Ces vieilles coutumes du folklore gaulois n’ont pas pu se dérober à l’œil clair et pénétrant d’un de ces reporters de l’Occident libre élevés dans le culte des choses vues. La presse américaine a des moyens d’information gigantesques, nulle vérité ne saurait lui échapper et ses envoyés spéciaux finissent par raconter d’aussi charmantes histoires que les rédacteurs soviétiques claquemurés dans leur farouche ignorance. Maîtresse du destin atlantique, l’opinion américaine dispose d’une documentation universelle qui la préserve de l’erreur. Qu’il s’agisse de l’Allemagne, de la Russie, de la Chine, du Viêt-Nam, du monde arabe ou des écoliers français, nous lui voyons toujours cette même connaissance profonde et subtile des diverses populations qu’elle s’est donné mission de rééduquer à l’image des murs idylliques de la démocratie pilote.

Ce disant, bien sûr, je ne cherche pas à glorifier l’institution vivifiante des bouilleurs de cru ni les records prestigieux de notre consommation d’alcool ; mais si le confrère a pu voir chez nous des tétines sur le goulot du gros rouge ou des écoliers saouls depuis cent générations, je vois bien qu’au Nebraska ils ont tous tété l’élixir de vertu pasteurisée et que le lait de la bonne foi n’a pas caillé dans leurs biberons.

Je ne prétends pas, certes, que nous ne sachions répandre et gober sans broncher d’aussi belles fables. II y a dans le monde une répartition d’erreur et de vérité à coefficient invariable et les vitesses de propagation n’y changent rien. Nous aimons toujours apprendre de la bouche des voyageurs que les naturels du Haut-Zipangu portent les oreilles en pointe et une courte queue en trompette.

Le vin du bébé, Aspects de la France, 31 décembre 1954, n°329

Du tac au tac, Editions Via Romana


 

 

mercredi 9 juin 2021

Tournée présidentielle

 Au cours d’une tournée qui sera probablement la dernière de ce genre, le général De Gaulle est descendu sur la Corse. Dans cette île intégrée jusqu’à nouvel ordre et par faveur, au territoire Métropolitain, le général essayera de réchauffer un loyalisme refroidi.
A l’heure où j’écris ces lignes, on ne sait rien encore du voyage. A l’heure où elles passeront sous la rotative, les événements seront accomplis. J’écris donc un billet, le sachant déjà périmé. C’est une faute professionnelle grave, mais je ne puis m’empêcher à l’instant de rêver à la Corse.
Si la Corse n’a droit qu’au discours passe-partout, le général annoncera d’abord que hier n’est pas demain, ce qui est une vérité à l’usage des imbéciles, et ensuite qu’il connaît ses problèmes, vieille plaisanterie, qui a fait son tour de France.
Si elle a droit à un petit supplément d’intérêt local, il s’arrangera pour mettre Napoléon dans son jeu en le montrant habile à sacrifier l’Egypte au bien-être de la République, et si elle a droit à quelques allusions ou boutades à effet mondial, on ne risque rien à parier qu’à travers l’obscurité de sa rhétorique ou la vulgarité de ses apostrophes, il ajoutera le dédit au mensonge et couvrira de sa caution en loque, une nouvelle injure au nom français. Au cas où il se vanterait d’une attitude raffermie en face du F.L.N., nous nous demanderons ce qu’il a encore pu imaginer pour être agréable à nos ennemis.
Fera-t-il usage de ce noble argument dit de l’Algérie onéreuse, de l’Algérie parasite, de l’Algérie boulet, ce n’est pas tellement sûr. Un Corse inconditionnel aura pu, au dernier moment, montrer l’inconvenance d’un argument dont la Corse ne pourrait moins faire que prendre la graine. Mais du très haut de sa personne, le Grosmalin a déjà lâché plus d’une gaffe. On connaît le grand chef, dit-il, aux gaffes et couleuvres dont il nourrit son peuple.
Enfin, si le pèlerin de la Vérité doit saluer ce rivage à bras levés, il n’en posera pas moins dessus un pied craintif et nous y voyons trois raisons :
1) Il se méfie d’une île qui pourrait, une fois encore, servir d’escale ou de relai au parti français dont il est transfuge.
2) Il se méfie d’une île où celui qui manque à la foi jurée, est puni de mort par une justice familiale que le Pouvoir ne contrôle pas.
3) Il se méfie d’une île qui n’étant pas comprise dans le périmètre de l’hexagone, aurait mal entendu les appels de l’Histoire.
Aussi, les ordonnateurs du voyage n’ont-ils pas lésiné sur les frais de représentation : quatorze escadrons de gendarmes mobiles, quatre mille compagnons de Sécurité républicaine, le ban de la claque et l’arrière-ban de la clique. Oncques vit-on prince français visiter son bon peuple en si grand appareil. On est confondu par ce débordement de prestige, d’amour, de confiance et d’allégresse. Montjoie ! Quatorze escadrons de gendarmes mobiles, quatre mille compagnons de Sécurité républicaine, ayant tous en poche leur ordre de mutation historique à la réserve générale de l’O.A.S.

 Le billet de Jacques Perret, Aspects de la France, 9 novembre 1961, n°687

 

mercredi 31 mars 2021

Cancel culture

Poitiers. Vénérable cité gallo-romaine et qui peut au moins se flatter d'avoir donné son nom à deux batailles réputées exemplaires des tactiques médiévales : l'une est triomphale et l'autre affligeante. La première en 732 fut en effet des plus heureuses où le roi Charles à coups de marteau fit déguerpir en catastrophe Abderame et ses Maures. La deuxième, en 1356 et contre les Anglais, fut désastreuse, en dépit de Jean le Bon qui n'arrêta pas de se battre à coups d'épée dans la grande bagarre où Philippe, son fils attentionné, lui criait familièrement : « Père, gardez-vous à droite, père, gardez-vous à gauche. » Aujourd'hui encore et tout ignorants qu'ils soient de sa royale origine, l'avertissement est toujours en vigueur dans les milieux centristes.

Pour peu qu’aujourd’hui ces bravades aristocratiques soient évoquées dans nos écoles, on se fera devoir ou malicieux plaisir de mettre en évidence l'horrible condition d’une piétaille toujours sacrifiée à l'orgueil d’une cavalerie empanachée autant qu’empêchée dans sa quincaille de Mardi gras. Les motards en tenue de Martiens seront plus compréhensifs. Quant aux affaires de Poitiers, celle de 732 fait un cas particulièrement sérieux. Il y a quelques années en effet, je vous parlais déjà d'une émission télé consacrée à cette bataille et qui nous laissait inquiets sur le bonheur des conséquences. Ils ont remis ça l'autre soir. Une demi-douzaine de personnages diversement qualifiés avaient été réunis à la télé pour discuter sur le thème des batailles, leurs causes et leurs effets. Conduite et animée par M. Kahn, je crois, la discussion avait pour prétexte, en présence de l'auteur, un ouvrage récemment paru sur Poitiers n°1. Tout de suite une charmante personne prit la parole et d'une voix délicieusement primesautière posa la question suivante :

Et d'abord, à quoi ça sert les batailles ?

Entamé de la sorte, le débat s'annonçait d'une qualité rare. Cueillie à froid par une question si lourde échappée d'une bouche si gracieuse, la docte assemblée en resta quelques instants comme deux ronds de flan. Quelqu'un eut alors la présence d'esprit d'assener une deuxième question absolument prioritaire :

Sachons d'abord si la bataille de Poitiers a eu lieu ou non.

Il paraît en effet que certains polémologues, au-dessus de tout soupçon auraient mis en doute la réalité historique de cette bataille pour la réduire au mieux à une escarmouche entre un détachement de pillards incontrôlés et une poignée de francs soudards en vadrouille. L'animateur ainsi menacé dans sa raison d'être fut aussitôt rassuré par l'auteur, lui-même piqué au vif :

La réalité de cette bataille, dit-il, n'est pas discutable.

Ce disant, il souriait à l'évidence, car enfin si ellen'avait pas eu lieu, il ne serait pas là.

La docte assemblée ne cacha pas son contentement et du même coup la victoire des Francs ne serait pas contestée, mais attention : surveillons nos paroles et demandons-nous s'il y a lieu de nous en féliciter. Toute la question est là, et ce n'est pas le moment de faire les marioles. Aussi bien l'auteur a-t-il déclaré tout de suite et dans le sens qu'il fallait :

Tout bien pesé, dit-il, l'issue de cette bataille me paraît franchement regrettable. Il faut voir les choses comme elles sont : à l'heure de Poitiers les Francs sont encore un peu barbares et les Arabes déjà civilisés depuis longtemps, à telle enseigne que…

Et cetera et cetera, je connais le tube, je tourne le bouton et vais me faire un petit café, en ronchonnant : pourquoi cet homme qui a sûrement des choses intéressantes à dire nous balance-t-il ces banalités avec l'air de s'excuser d'un paradoxe inouï ? Voilà quinze ans au moins que nous reconnûmes l'erreur et que la réparation suit son cours dans le zèle et la dignité. Rappelez-vous comment nos yeux furent dessillés par les justes raisons de nos porteurs de valise et autres supplétifs universitaires ou ecclésiastiques volant au secours des docteurs de l'Islam qui se voyaient contraints d'en venir au rasoir pour corriger la sauvagerie de nos laboureurs analphabètes. Allons ! Fier Sicambre, lève la tête on te botte le derrière, confesse tes torts et paye ta dette au Sarrasin on te baptise au pétrole. Que Charles Martel soit enfin dégonflé de sa légende et nous prendrons en pitié la mémoire des preux qui sont morts pour l'honneur des ténèbres. Poitiers ! Jour de deuil, lieu de repentir et de pénitence, là même où la vanité d'un petit maire du palais, fanfaron pépinide marchant au signe de croix, eut la folie de barrer la route à la civilisation. Hélas ! Il croyait bien faire, il faut lui pardonner. Voyant sous ses coups détaler les cavaliers d'Allah, il ne pouvait imaginer, ce héros mal léché, la funeste énormité d'un exploit qui faisait mordre la poussière aux messagers du Progrès. Le grand Abderame lui-même, calife ommeyade et culturel qui traînait pour nous dans ses bagages le Phédon, le Mektoub, l'algèbre et les houris, toutes les lumières de l'Orient et la salade coranique, mourut dans la bataille. Frappé, dit-on, horrible détail, d'un coup de francisque.

J'ignore de quelles autres batailles il fut question, Bouvines, Waterloo ou Montcornet, qu'importe. Auditeur inconstant je m'en suis tenu aux propos d'ouverture mais je brode consciencieusement dessus. Or parmi les raisons de Poitiers je n'ai pas entendu évoquer l'objectif immédiat de l'ennemi, à savoir le sac de la ville de Tours et le pillage de la basilique Saint-Martin, le plus précieux, le plus vénéré de tous les sanctuaires de la nation franque. Il eût été alors historique et décent de rappeler sur-le-champ ce qui faisait la force principale de cette armée barbare, à savoir le baptême chrétien, et le courage décuplé pour l'amour de Dieu. Jusqu'ici nos écoliers avaient appris, même sous Jules Ferry, que Charles Martel avait bien mérité de la patrie. L'historien officiel reconnaissait volontiers que la démocratie, dans les années 730, ne pouvait que patienter sagement sous l'aile déjà tutélaire d'une chrétienté naissante. Mieux encore, il se félicitait en toute sincérité que la vertu, la foi et le pouvoir des évêques l'eussent emporté sur le fanatisme des émirs. Il est vrai que plus tard, devenue conquérante et maîtresse d'un empire, la République se donna le titre pompeux de protectrice de l'Islam, et qu'il s'agissait de le protéger d'abord contre le zèle de nos curés missionnaires.


Belle lurette, Julliard, 1983

mercredi 11 novembre 2020

Anniversaire

 

Paix à son âme, soit ; à sa mémoire, non, et d’ailleurs il n’y tient pas. Ses amis lui font un ramdam, nous lui ferons sa fête.

Je soupçonne un peu que l’indécence et le grotesque inouï de cette apothéose congolaise a été voulue et organisée de longue date par le mort lui-même et ses barnums. Nous, aussitôt connue la mort du grand Paon, avons dit et fait savoir à nos proches : « Attention ! Un ouragan d’imposture va déferler sur la France, fermez les fenêtres, ça va sentir le soufre ».

Mais les odeurs et les rumeurs ont traversé les murs. M. Lazareff avait bien dit que la terre avait cessé de tourner. Ce n’était plus qu’un gros tam-tam à branler des mensonges. De ces folles journées je n’ai pu retenir que des impressions décousues, les voici.

Un troisième règne est commencé. Je ne parle pas d’un général zombie qui viendrait s’amuser la nuit à jouer le tracassin parmi les successeurs. C’est d’un autre Elysée qu’il s’agirait de forcer la porte. Circonvenir le tribunal de l’histoire et lui dicter son jugement. Autrement dit c’est le dernier processus qui démarre en conclusion du programme rédigé de son vivant et de sa main dans Le Fil de l’épée, où il est dit que l’important ici-bas est de se faire un nom que la postérité retienne. Je crois qu’il sera servi au-delà de ses espérances.

Le voici déjà plus menteur mort que vivant. Tout fumants de fable et de flagorneuse hyperbole, mille cantiques et mille oraisons lui ont fait chauffer son dernier bain de foule. A bien écouter l’immense rumeur elle donnait parfois une étrange impression de liesse et de soulagement, tant il est vrai qu’à ce niveau, la douleur a les accents de l’enthousiasme, et tant il est vrai que la mort est une libération.

On suffoquait dans le pathétique hallucinogène. Les encensoirs vomissaient le soufre en panaches. Venus des abîmes de la bassesse toutes les variétés du galimatias sublime célébraient en gémissant le gigantesque défunt où s’incarnait le génie de la France. Il n’y avait plus en effet qu’à mourir après ça, et M. Druon n’en était pas loin, étouffé par son pathos.

De tous les coins de l’hexagone on avait réclamé un grand concours de chaudes larmes. Les populations accourues n’auront pu moins faire que pleurer comme des veaux en hommage à celui qui se plaisait à les conduire comme tels. Quel gâchis de larmes. Tant de larmes innocentes pour la réclame du gang. Et en plus la révélation de ce général planétaire doublé d’un poète à ses heures : la mélancolie des frondaisons automnales dans les puanteurs de l’épuration, le myosotis éclos sur le bourbier, le bouquet printanier du scélérat bucolique. Ah ! si le maréchal avait pu savoir, et Brasillach et Degueldre et les égorgés, les suppliciés, les piétinés, les injuriés, s’ils avaient pu savoir de quelles marguerites effeuillées on recouvrait leur mémoire, là-bas, dans le parc.

Et en plus le 11 novembre, la flamme, le soldat inconnu complètement désarticulé, le pauvre, à force de se retourner dans la tombe.

Jour de deuil, drapeaux en berne, ils ont l’habitude. Pour nous le jour de deuil s’est levé plus ou moins incognito le 18 juin 1940. Il s’est confirmé en 1945. En 1958 nous avons chanté le Dies irae. En 1962 nous avons pris le crêpe que nous portons encore, et l’illustre gardien de la parole a beau mourir nous n’irons pas en consolateurs sur les charniers de harkis éparpiller ses cendres. S’il en est parmi vous qui ont sablé le champagne, Bastien Thiry n’était pas de la fête. C’est une mort gaulliste, elle nous rit au nez. Il fallait la lui donner avant qu’il n’allât se laver les mains dans l’encrier de ses mémoires. Quand on a laissé le malfaiteur mourir de sa bonne mort en se tirant les cartes au coin du feu, sa dépouille ne vaut pas qu’on aille danser dessus. Mais sa mémoire il ne faudrait pas la rater. L’idole fait caution du gang et nous aiderons l’histoire à la déshabiller de sa légende.

La place de l’Etoile, c’est bien, très bien, mais à la longue le voisinage du troupier peut devenir agaçant. Le conseil municipal ajouterait un grand prestige à l’unanimité qui le caractérise en votant la permutation. Dirigé sur quelque ossuaire où la paix lui serait enfin donnée, l’inconnu céderait la place et l’honneur du général bien connu serait ainsi ranimé tous les soirs.

En couronnement de tout ça, le cardinal Daniélou nous a remplis d’un espoir fou que la décence ne me permet pas de formuler ici. Disons seulement qu’à l’appui de ce vœu éblouissant Moscou a aussitôt fait savoir que le grand serviteur de la France et de Dieu serait ipso facto promu héros de la République soviétique.

Tout cela nous montre assez qu’à partir d’une certaine densité, le mensonge a non seulement les propriétés du soufre mais les effets de la marijuana. Et Dieu sait de quel vent, demain matin, l’histoire nous aura balayé tout ça.

 

Aspects de la France, Ras le bol…, 19 novembre 1970, N°1157

 

jeudi 22 octobre 2020

Décès de Jean-Baptiste Chaumeil

 C'est avec beaucoup de tristesse que nous apprenons le décès de Jean-Baptiste Chaumeil, que les amateurs de Jacques Perret connaissent bien. Il n'a jamais cessé en effet, d'aider à le faire connaître et apprécier, par ses expositions, ses interventions dans la presse, sa revue des Amis du Caporal, ses nombreux passages sur Radio Courtoisie, ses préfaces à plusieurs rééditions, et sans doute, la plupart des gens qu'il croisait. Nous avons beaucoup coopéré dans la promotion de l’œuvre de Jacques Perret qu'il connaissait presque par cœur et ses avis étaient toujours judicieux.

Nous adressons toutes nos condoléances à sa famille.



samedi 25 avril 2020

Rue Mouffetard (pendant le rationnement)


LE DIRIGISME EN MOUFFETARD (1948)

D'abord j'avais paresseusement choisi pour titre En remontant la rue Mouffetard, mais j'ai tout de suite compris que les titres paresseux étaient les plus difficiles à justifier ; et j'ai craint aussi d'effrayer le lecteur par cette promesse de morceau de bravoure et tardive de poncifs. Ce n'est pas que je répugne au morceau de bravoure, bien au contraire, c'est la très honorable récréation de tout teneur de plume. Les poncifs non plus ne m'inspirent aucune aversion, ils sont à la base de toute littérature, et il y aurait même quelque mérite à les vénérer de nos jours où tant de beaux esprits les condamnent à l'envi par imbécile vergogne et puérile hantise du conformisme. J'avoue plutôt que le thème de la rue Mouffetard me décourage à l'avance avec sa trompeuse facilité, ses excès de richesse et les traquenards qu'il me tendrait dans le genre pittoresque, évocation truandière, digression sociale, économie ménagère, âme de la rue, etc. Remonter les Champs-Élysées est une entreprise autrement facile.
Habitant le quartier, je passe dans cette rue à peu près tous les jours, si bien que sa noblesse et ses trésors ne me font guère plus d'effet qu'au badaud de l'an 1515, qui marchandait pour deux liards de laitue, et j'ai même cessé de rendre grâce au ciel qui me permet de faire mon marché dans ce haut lieu de la civilisation. En revanche, il me saute aux yeux que la fille blonde, qui vendait le petit pois au coin de l'Arbalète, est passée à la cerise, dans le renfoncement, à côté des légumes cuits, ou que la Mimi a embauché un autre commis. Tout cela pourrait encore faire de bonne littérature, et aussi peu engagée que possible, mais j'entends bien qu'on ne saurait, aujourd'hui, parler d'une rue pareille sans lui faire rendre un témoignage sur l'économie nationale, les moeurs urbaines, le dirigisme, la tragédie ménagère et le destin de l'homme. Je n'en dirai pas tant, n'ayant d'autre propos que vous livrer deux ou trois réflexions prises dans le tout-venant d'une petite promenade à la Mouffe. (Je suis tout à fait convaincu que la rue Mouffetard est pleine de grandes leçons et qu'un torrent de vérités éternelles y prend sa source, mais ces choses là sont pour les penseurs et que je la remonte    que je la descende, la Mouffetard s'est toujours dérobée à une méditation digne de ce nom).
J'étais nanti, ce matin-là, d'une commission d'achat domestique pour une demi-douzaine d’œufs et c'est déià  quelque chose que pouvoir aller chercher, comme ça, à l'improviste, au grand jour, une demi-douzaine d’œufs, sans queue ni ticket. Je ne veux pas savoir si nous le devons au gouvernement ou à l'incoercible autorité des lois naturelleS. Quand on est rue Mouffetard, on a pas la tête à chercher la raison des choses. La vraie rue commence au porche de Saint-Médard. Qu'on le veuille ou non, l'ombre du clocher se répand dans le grouillement millénaire et les cloches, à mon avis, n'y sonnent pas creux. La boutique où je vais prendre un journal est accotée à l'église, une échoppe de planches tapissées d'écrits de toutes sortes et toutes couleurs. On y vend même quelques-unes de ces petites revues anglo-saxonnes, format exportation, brochure de propagande culturelle, comme on dit, dont l'Europe sera bientôt encombrée et qui font penser à ces exemplaires de la Bible traduits en tous idiomes à l'usage des peuplades à convertir. Il est assez curieux que ces opuscules, affichés à l'orée de la Mouffe, sur le seuil de Saint-Médard, n'aient encore suscité aucune manifestation de convulsionnaires.
Les soucis alimentaires ayant le pas sur le destin de l'Europe, j'ai préféré m'attarder au spectacle réconfortant de la boucherie d'en face. Etal chargé de viandes comme au plus beaux jours gras. Ça durera ce que ça durera. Nous savons que le boeuf est volage et le veau lunatique, qu'ils engraissent au caprice des lois et fichent le camp des abattoirs par la tangente du marché parallèle si j'ose m'exprimer ainsi. Mais il faut prendre le bon temps comme il vient et fêter cette espèce de reconstitution historique où, pour quelques jours, la boucherie nous est rendue dans toute sa gloire. Demi-charolais pendus aux crocs dans leurs festons de lierre, romstèques, bien parés sur  les marbres blancs, gigots en papillottes et cochons laurés. On ne venait pas ce matin pour acheter timidement 200 grammes de
viande anonyme taillée dans un lambeau sans nom. J'ai vu bel et bien du joli bourguignon à 85 francs la livre et du rosbif très coquet à 150, tout cela offert gentiment dans une atmosphère pimpante où le boucher retrouve le sourire en retrouvant les matériaux de son art. Les oreilles charmées par la scie à os, le couperet et le bruit soyeux des fusils d'affûtage, on choisissait, on payait en toute simplicité, sans conciliabule et sans mot de passe, sans faire allusion au moindre ticket. Pendant ce temps-là, pendant que n'importe quel mauvais citoyen pouvait se payer 10 kilos d'excellente plate-côte, les journaux continuaient à signaler les grammes de viande validés et les lettres sorties pour les femmes enceintes et les donneurs de sang, sauvant ainsi l'honneur du dirigisme et le traitement mensuel des techniciens de l'alphabet rationnaire. Il serait dommage en effet que sept ans d'efforts ininterrompus pour élever toutes les lettres de A à Z à la dignité alimentaire, fussent à la merci du moindre vent libéral.
Le lettrisme est une école littéraire née de la sous-alimentation comme on le devinait un peu et comme il appert à la lecture de certains manifestes pendus aux devantures des épiciers. Voici par exemple le texte intégral que j'ai lu ce matin, calligraphié à la craie sur un tableau noir dans le pur jaillissement d'un surréalisme absolument bouleversant :

Sucre (c'est le titre)
M C V, 500 Gr., E, 1 k. 500 V, 750 Gr. J 1, J 2, J 3, 1 k.

Suivaient d'autres petits poèmes intitulés Café ou Fromage et d'une pareille veine. L'esprit est aujourd'hui dans la lettre et ça nous mènera loin.
Et le pouvoir enchanteur de la lettre n'est pas près de s'évanouir si l'on en juge par l'affaire des bananes. Je ne veux pas parler de ces milliers de régimes que les dieux dirigeurs ont condamnés à putréfaction dans les caves des mûrisseurs parisiens. On n'est pas assez mesquin pour tenir le compte des tonnes de camemberts pourris, des flots de lait caillé, des monceaux d'oranges moisies et des fleuves de vin piqué derrière quoi le dirigisme fait son entrée dans l'histoire. Il faut ce qu'il faut et pour bien rater une omelette, il faut casser des œufs. Non, je veux parler de cette validation qui vient de débloquer les quelques bananes rescapées. Je ne me souviens plus de la lettre magique échappée de la tombola du ravitaillement, mais les ménagères ont l'oeil et sachant que les bananes venaient de sortir, elles avaient gentiment formé la queue rituelle. Partout cependant, du haut en bas de la Mouffe, les fruits nationaux ivres de liberté chargeaient les tréteaux et fatiguaient les voitures. Cerises, prunes, abricots, fraises, pêches, en veux-tu en voilà, sans queue ni tickets avec le sourire de la marchande. Mais les ménagères, colonne par un, poireautaient sans murmure, aspirant à la banane d'Etat, banane au point, pesée au gramme près avec la rondelle d'appoint.
Ineffable envoûtement de la denrée contingentée. Saveur mystérieuse du fruit débloqué, prestige de la banane matriculée. L'Office d'Abêtissement Progressif et Libérateur des Masses  peut se venter d'un joli succès en ce jour où les ménagères de la rue Mouffetard, patiemment conditionnées par sept ans de queue dans la guerre et la paix ont spontanément déserté les beaux fruits librement offerts pour mériter, après une demi-heure d'attente, le délicat plaisir d'honorer un ticket de banane. C'est dans une queue qu'on sent vraiment citoyen. On ne sait plus si le ticket représente un droit à faire valoir ou une espèce de devoir social qui serait le devoir de faire valoir ses droits. Qu'on aime ou non la banane, ce qui importe c'est de toucher la banane, au sens administratif du verbe. Toujours est-il que la queue des ménagères comme la chaîne des forçats, doit recéler quelque séduction inavouable ; c'est peut-être là que se fortifie l'âme collective et que se parachèvent les ultimes libérations.
Par chance, le marchand de citrons à la sauvette vient apporter son petit témoignage d'anarchie et d'irrespect. Il se tient un peu avant la rue Daubenton, la main entr'ouverte sur son beau fruit défendu et vous susurre au passage, d'une voix serpentine citroncitroncitron... Il a un œil à gauche et l'autre à droite comme s'il vendait de l'héroïne ou de l'uranium, car il se sent particulièrement repéré par M. Philip. Il fait figure de champion régional du libéralisme économique et feint de lutter contre tout dirigisme alors qu'il souhaite au contraire un contrôle du citron toujours plus sévère. Il est dans l'opposition et sait, comme les autres, en battre monnaie. Il n'est pas pressé de revoir le citron émancipé mûrir, à l'éventaire des écaillères. Déjà ses collègues vendeurs de champignons en douce et d’œufs clandestins ont disparu, invaincus par le contrôle, mais terrassés par le champignon libre et l’œuf affranchi.
Enfin, je vous annoncerai que la marchande de mouron et de plantain est revenue avec son panier et sa chanson. Rien ne m'empêchera de dire que son retour est un signe de détente. D'autant plus qu'à côté d'elle on offrait de belles pommes de terre à dix francs la livre, ce qui ne s'était vu depuis longtemps, mais ce qui, à la réflexion, ne saurait durer. J'aurais dû en faire provision, bien sûr, mais le Plan de Sécurité Sociale m'ayant délivré de tous les tracas de la prévoyance, je me suis payé en toute insouciance une petite botte de roses à 35 francs. Plutôt que tirer de cette promenade je ne sais quelle leçon amère ou béate qui ne servirait à personne, mieux vaut finir sur ce bouquet.


ANTHOLOGIE
DES ÉCRIVAINS DU Ve
PARIS ET LE QUARTER LATIN
SOUVENIRS ET IMPRESSIONS
Textes recueillis et notices sur leurs auteurs
PAR
GERARD DE LACAZE-DUTHIERS
Lauréat de l'Académie Française pour l'ensemble de son oeuvre
Préface de M. Raymond Pédrot, Maire du Ve arrt. de Paris
Illustrations de Auberville, Claude Bontemps,
Marcel Boudou, François Cotard, Robert Coutre,
Germain Delatousche, Anne Français, Léon Heymann,
Yves Igot, Jean Lebedeff, Robert Mahélin, Edmond Missa
Bibliothèque de l'Artistocratie
113, rue Monge, Ve
PIERRE CLAIRAC, EDITEUR
PARIS
1953

Textes de :
Céline ARNAULD, André BARRE, Robert BARROUX, Marcel BEALU, Gaston BOURGEOIS, Louis BUFFIER, Cadet de GASSICOURT, Jean CANOLLE, Raymond de CASTERAS, Henriette CHARASSON, Marc CHESNEAU, Paul COURANT, Lucienne DELFORGE, Paul DERMEE, Pierre DESCAVES, Roger DEVIGNE, Marie-Thérèse DONNAY, Charles DORNIER, Mireio DORYAN, Georges DUHAMEL, Raymond DUNCAN, EL-MILICK, Paul FORT, Joseph HEMARD, Georges HOLTZ, René JOHANNET, Gérard de LACAZE-DUTHIERS, Henry LAFRAGETTE, Georges LECOMTE, Henry de MADAILLAN, Emile MALE, Magdeleine MORDACQ, Pierre MOREL, Victor NOURRY, Jean PAULHAN, Maurice PERNETTE, Jacques PERRET, Jean-Michel RENAITOUR, Marius RICHARD, Marcelle ROYER SAINT-LEON, Robert SABATIER, André STIRLING, GONZAGUE TRUC, Jean VENETTIS, Charles-André WOLF.