dimanche 5 mai 2019

Elections européennes


Malgré des loisirs forcés je ne me suis pas beaucoup intéressé à cette histoire de parlement européen. Encore un écran de fumée, avec ce relent de soufre habituel aux émanations démocratiques. Voilà ou j'en suis à l'heure où les gens de bien nous pressent d'oublier un petit peu la patrie pour construire l'univers et nous conjurent de défaire un petit peu la France pour faire l'Europe. Quand on me parle européen je réponds baillage ou sénéchaussée, quand on me parle mondial je rétorque paroisse et quand on me parle social je riposte féodal. C'est me façon d'être constructif. Revenir au point de départ et s'arrêter au bon moment, ou essayer une autre route. Bien sûr, unité, universalité, c'est un vieux rêve, une noble hantise, elle sert de caution à toutes les entreprises d'hégémonie, à toutes les tyrannies autocratiques et doctrinaires.
J'ai lu par hasard, je ne sais où, qu'un individu peu scrupuleux avait évoqué le Serment de Strasbourg, insinuant que Charles le Chauve essaya lui aussi de faire une espèce d'Europe et que sa mémoire devait présider aux débats. Les novateurs sont toujours friands de références historiques et les plus grossiers maquillages passent comme une fleur, surtout en France où la fabrication et l'enseignement de l'histoire sont entre les mains de gangsters. Pour ce qui est de Charles le Chauve je ne puis tolérer de le voir compromis à l'esbroufe dans une affaire aussi louche. Si j'en parle avec tant d'ardeur c'est que j'ai pour ce prince une affection particulière. Je le connais comme un voisin. Il a longtemps séjourné en face de moi, de l'autre côté de la Seine, à Pitres (Eure), d'où il organisait la défense de Paris contre les Normands. Dans ce village où les derniers paysans exhument encore les ossements de leurs pères gaulois et des pièces romaines, je connais un vieil homme établi là depuis mille ans. Il parle de ses aïeux carolingiens comme moi de mon grand-père, et quand il trouve un bout de poterie millénaire en plantant ses pommiers, il peut évoquer sans erreur le grand oncle Théodebert ou Landéric buvant un coup de cervoise, essuyant sa moustache rousse et racontant le dernier coup de main sur un drakkar échoué dans les rapides de Poses.
« Les Normands, me dit-il, étaient en face, sur l'autre rive, et nous les Français, nous étions ici dans ce village aujourd'hui déchu qui fut résidence royale et place forte avancée sur le chemin de Paris. Je dois dire que mes parents, n'étant arrivés ici que vers 950, n'ont pas connu Charles le Chauve ; mais ils en ont beaucoup entendu parler. Il était bon prince, rude batailleur, homme de foi, administrateur sagace et protecteur de philosophes. »
Quand je suis en vacances ou bord de la Seine je me sens loyal sujet de ce Charles II que les écoliers, la plupart des maîtres et presque tous les Français traitent avec une légèreté impudente, et je ne puis supporter de voir ce prince actif, ce débrousseur, ce bâtisseur, cet homme de métier requis au service des avaleurs de brouillards. Je pense que c'est pour son royaume que fut inventé le nom de France et qu'au prix d'efforts inouïs dont nos petits hommes d'État ne peuvent se faire idée, il a su confirmer le nom et la réalité française dans une Europe aussi tourmentée qu'aujourd'hui. Il prononça peu de discours mais parcourut à cheval, en chariot, en bateau, un nombre de lieues incroyable pour conjurer les périls, rassurer son peuple, déjouer les pièges, montrer enfin ce qu'était le métier de roi dans la société féodale dont il était le fondateur et le législateur.
Certes, il a failli ceindre la couronne impériale et refaire une Europe à la manière de Charlemagne. Mais l'unité de l'Europe sous un monarque français résidant à Pitres (Eure), c'est une autre histoire que le parlement mâtiné de Strasbourg. Né français, je suis naturellement porté à croire souhaitable une Europe française. Ce n'est pas du patriotisme jacobin ni du délire cocardier à la Déroulède ; il s'agit d'un chauvinisme authentiques et raisonnable, d'un chauvinisme au sens original qui se réclame directement de l'auguste sobriquet de Carolus Calvus, premier roi de France et mon voisin de campagne.

Rester chauvin, 8 septembre 1949, n°58


mardi 5 février 2019

Salon de l'agriculture


L'agriculture n'est pas son affaire. Il le précisera notamment dans ses chroniques de Bâtons dans les roues : « Chaque fois que j'ai offert mes services au règne végétal, j'ai compris qu'un malentendu nous séparait ».
Ainsi, peu après la plantation de trois rosiers dont l'avenir lui paraît incertain : « Pourtant, mes trois plants se mirent à pousser, les bourgeons s'épanouirent, les petites feuilles, déjouant mes pronostics, ne se roulèrent pas en cigares morbides et tout laissait prévoir un miracle, quand les pucerons se jetèrent dessus, par myriades. Horrible spectacle. La horde vermineuse, ivre de sève, gonflée de vert à s'en péter la peau diaphane, titubante et cuvant sa chlorophylle, ne laissa de mes rosiers que trois brins secs où pendillaient d'exsangues pédoncules. Quand même, ils ne moururent point et, ce printemps, les voyant reverdir héroïquement, j'ai attendu les pucerons avec une seringue à nicotine triple dose. J'ai eu le dernier mot. Alors les feuilles se sont mises à pousser d'une manière extravagante. Pas une fleur, pas une promesse de bouton, mais une frondaison tropicale. Je ne peux pas dire que ce soit laid, mais on ne cultive pas le rosier pour son feuillage, ça ne se fait pas. Les étrangers me disent : « Vous avez là une bien jolie plante grimpante, comment l'appelez-vous donc ? Il me semble avoir déjà vu ce feuillage-là quelque part. » Alors je parle d'églantier du Zanzibar ou de méziganthéa amélioré de Vilmorin, et au fond ils s'en fichent, mais moi qui sais, moi qui pourrais donner mon nom à cette curiosité horticole, je la considère comme le témoignage hyperbolique de l'impuissance heureuse, le monstre impubère et profus, et la pensée qu'une telle chose ait pu prospérer sous mon toit m'est extrêmement pénible. »


Jacques Perret, portrait d'un homme libre

samedi 17 novembre 2018

Dérapage ! Griveaux cite Maurras


La dernière injure, 21 novembre 1952, n°218

La Radiodiffusion française a informé ses auditeurs de la mort de Charles Maurras, « condamné pour avoir dénoncé des patriotes. » Des instructions avaient sans doute été données pour que l'annonce ait un caractère d'objectivité strictement républicaine. De toutes les calomnies officielles, l'informateur a choisi le plus ignoble pour mieux tuer l'ennemi mort et bien rappeler à tous les Français qui auraient tendance à l'oublier, que la IVe République, née chétive dans la peur, survit dans le mensonge, qu'elle n'a commis des juges que pour l'exercice de ses vengeances personnelles, que le gang des épurateurs parvenus, acculé dans la forfaiture, englué de compromission, se voit réduit à la douloureuse extrémité de piétiner un mort pour sauver son petit restant de bénéfice.
Il n'y a plus en France un honnête homme averti pour croire encore à cette énorme absurdité d'un Maurras germanophile et dénonciateur. Il s'est pourtant trouvé des hommes réputés honnêtes et assurément avertis pour cautionner de leur silence un mensonge qui, d'une façon ou de l'autre, arrangeait leurs affaires ; il s'est trouvé des couards distingués, de grandes âmes éperdues d'impartialité confortable pour larmoyer bruyamment sur des injustices lointaines, signer des pétitions inoffensives au nom d'une conscience universelle qui n'engage à rien et se taire devant Maurras injurié. Un vieillard si droit dans ses chaînes, une vérité si criante sous le bâillon, le spectacle est gênant.
Ainsi la République, aux funérailles de son ennemi, a jeté sur le cercueil une dernière pelletée de boue. Bravo. L'ennui c'est que Maurras continue. Il laisse derrière lui deux ou trois vérités bien portantes que nuls tribunaux d'exception ne réduiront à merci, quelque prix qu'on y mette. Le semeur est mort, ayant vidé son sac, et le blé lèvera.
Chroniques d’Aspects de la France
La République et ses Peaux-Rouges, Via Romana, 2012

dimanche 4 novembre 2018

Armistice


Vous savez que la mort de Louis s'en alla très malicieusement frapper son père dans une chambre d'hôtel, en Suisse, au plus haut de la neutralité hospitalière, 1 160 m au-dessus de la mêlée. D'un commun accord les belligérants se débarrassaient ainsi de leurs prisonniers invalides. Un an plus tard, sous contrôle d'une commission paritaire, la Suisse elle-même obtint le pouvoir de renvoyer dans leurs foyers tous ceux qui seraient jugés définitivement inaptes à peser tant soit peu sur le déroulement des hostilités. Les joies du retour sont douces-amères dans le convoi des bouches inutiles. A la gare de Lyon ni fleurs ni Marseillaise. Accueil charitable et scrupuleusement administratif. Marc ayant préféré nous prévenir sans préciser la date fit le chemin tout seul, assez lentement je suppose. Avant peu en effet je soupçonnerais l'affreuse idée qui lui trottait dans la tête à savoir qu'il rentrait chez lui comme un homme qui eût fait une fugue pour se dérober au combat, et pire encore : il se revoyait le 8 août 14 expédier à son fils l'autorisation de mourir à sa place.
Il sera bientôt très surpris, confondu, d'avoir mérité une citation. Cette nouvelle je crois le rassura sur son cas mais il s'inquiéta d'une armée qui décorait les prisonniers. Une satisfaction plus sérieuse lui serait donnée par le service de place qui le récupéra pour lui confier la direction du bureau militaire de la gare de l'Est. La fonction impliquait, en plus des responsabilités, le port de l'uniforme ; il restait mobilisé, la dignité de servir ne lui était pas ôtée. Il en jouira jusqu'à la paix dont il appréciera le bienfait public mais qui le laissera pour toujours abîmé dans sa tristesse. Inutile de préciser à quel point chez nous, à la maison, les effets de l'armistice furent mélangés. Un million deux cent cinquante mille morts en chiffres ronds faisaient bien quelques centaines de milliers de familles à s'émouvoir en silence au bonheur des autres. S'il est vrai que Sparte et Tokyo réclamaient à leurs triomphes le cortège euphorique des veuves et des orphelins, la patrie n'a jamais eu chez nous que rarement et brièvement la tentation de se faire impitoyable et monstrueuse. Elle est venue discrètement se pencher sur l'épaule des pleureuses, et si Thérèse n'a pas fermé ses volets à la rumeur d'un peuple enivré de sa gloire, c'est bien que la Française dans son cœur le disputait à la mère. Ne doutant certes pas que le bon Dieu eût un faible pour la France elle aura sans doute essayé d'entrevoir l'autre manifestation d'allégresse, l'armée des morts définitivement consacrée dans son bleu angélique et rassemblée à l'instant même dans un surcroît de béatitude parmi les séraphins qui battaient des ailes. Mais la vision mystique n'était pas bien son affaire et le bonheur de son deuil ne lui fut pas donné. Quoi qu'il en soit, je n'ai pas envie de raconter cette journée, sauf à dire que pour ma part il a bien fallu que je m'éclipsasse pour rejoindre mes camarades et prendre avec eux ma goulée de liesse.
Bientôt le service du rassemblement des morts nous adressait un avis concernant les sépultures de fortune dispersées dans le secteur qui nous intéressait. On commençait d'y procéder à l'exhumation des corps enterrés à la hâte et de les réunir au cimetière militaire en cours d'aménagement. Nous étions autorisés, invités même, à déléguer un membre de la famille pour assister, tel jour, à l'opération. Mon père s'effrayait un peu de la peine et difficulté qu'il aurait à en dissuader Thérèse mais elle décida spontanément de ne pas y aller. Imaginant le spectacle elle en redoutait l'inutile cruauté mais plus encore y réprouvait l'impudeur de sa présence à l'étalage de son fils en état de nudité extrême. Le père évidemment se chargea de la mission et j'ose dire qu'il le fit très volontiers comme le témoignage le plus intime et ultime de l'amour paternel. Il me pria seulement de l'accompagner. A seize ans et demi je me trouvais à six mois de l'âge légal des engagements volontaires, et drôlement bon pour le service. Il avait très bien compris mon indécent dépit de voir la guerre se terminer sans moi. Je ne crois pas que Marc en sollicitant ma compagnie eût la secrète pensée de m'aguerrir aux choses de la mort, pas plus que m'en dégoûter d'ailleurs. Plutôt l'humble désir, et imprévu, de n'être pas seul.

Raisons de famille, Via Romana, 2015

samedi 8 septembre 2018

8 septembre, anniversaire de la naissance de Jacques Perret



 Jacques Perret est né le 8 septembre 1901 à Trappes. Pour connaître son enfance et sa jeunesse, comprendre sa personnalité, il est indispensable de se plonger dans ses raisons de famille...

« Vous commencez à comprendre que je ne suis pas ici pour raconter l'histoire d'une génération de tartufes. Et dans le cas où l'obsession d'une bourgeoisie nécessairement hypocrite vous obligerait à ricaner doucement, je ne vous retiens pas, vous trouverez bien assez de romans et mémoires qui vous diront la noirceur des familles. Je me souviens en effet que certaines d'entre elles donnaient lieu à commentaires indignés quant à leurs turpitudes ou égarements et je n'avais quand même pas l'impression que la nôtre fût d'une qualité exceptionnelle. Bien que difficiles sur le choix de nos familiers nous fréquentions une quantité de gens épatants. Je me souviens aussi qu'en certaines occasions et sous couleur de plaisanterie on se félicitait chez nous d'un rien de fidélité à l'image odieuse où la bourgeoisie elle-même se reconnaissait volontiers. N'oublions pas qu'elle fut toujours la première à décrire et fustiger ses travers et ses tares avec assez de complaisance pour mériter successivement la mort sur les champs de bataille et la sépulture dans les charniers de la Libération. Je dirai alors que si par instant un petit côté affreux bourgeois se manifestait dans la famille j'aime y voir aujourd'hui l'ombre portée de ses vertus. Quoi qu'il en soit et pour le temps que j'y ai vécu, les vents régnants étaient d'amour et d'harmonie, les discordes passagères et je veux m'en féliciter sans rien y trouver d'extraordinaire.
Pour ceux que je n'ai pas connus, je m'en rapporte au souvenir des témoins, à la tradition, à quelques documents et si besoin est à la bonne foi de mon imagination ; au plus lui demanderai-je de broder sur des apparences qui n'ont jamais souffert aucun démenti que je sache. Si j'avais d'ailleurs quelques raisons de flétrir ma parentèle je me damnerais à le faire publiquement mais je n'ai que raisons de les honorer et je ne vais pas m'en priver, tant pis pour la littérature, si le rose lui déplaît je ne vais pas en rougir. » Raisons de famille, Via Romana, 2015