samedi 25 avril 2020

Rue Mouffetard (pendant le rationnement)


LE DIRIGISME EN MOUFFETARD (1948)

D'abord j'avais paresseusement choisi pour titre En remontant la rue Mouffetard, mais j'ai tout de suite compris que les titres paresseux étaient les plus difficiles à justifier ; et j'ai craint aussi d'effrayer le lecteur par cette promesse de morceau de bravoure et tardive de poncifs. Ce n'est pas que je répugne au morceau de bravoure, bien au contraire, c'est la très honorable récréation de tout teneur de plume. Les poncifs non plus ne m'inspirent aucune aversion, ils sont à la base de toute littérature, et il y aurait même quelque mérite à les vénérer de nos jours où tant de beaux esprits les condamnent à l'envi par imbécile vergogne et puérile hantise du conformisme. J'avoue plutôt que le thème de la rue Mouffetard me décourage à l'avance avec sa trompeuse facilité, ses excès de richesse et les traquenards qu'il me tendrait dans le genre pittoresque, évocation truandière, digression sociale, économie ménagère, âme de la rue, etc. Remonter les Champs-Élysées est une entreprise autrement facile.
Habitant le quartier, je passe dans cette rue à peu près tous les jours, si bien que sa noblesse et ses trésors ne me font guère plus d'effet qu'au badaud de l'an 1515, qui marchandait pour deux liards de laitue, et j'ai même cessé de rendre grâce au ciel qui me permet de faire mon marché dans ce haut lieu de la civilisation. En revanche, il me saute aux yeux que la fille blonde, qui vendait le petit pois au coin de l'Arbalète, est passée à la cerise, dans le renfoncement, à côté des légumes cuits, ou que la Mimi a embauché un autre commis. Tout cela pourrait encore faire de bonne littérature, et aussi peu engagée que possible, mais j'entends bien qu'on ne saurait, aujourd'hui, parler d'une rue pareille sans lui faire rendre un témoignage sur l'économie nationale, les moeurs urbaines, le dirigisme, la tragédie ménagère et le destin de l'homme. Je n'en dirai pas tant, n'ayant d'autre propos que vous livrer deux ou trois réflexions prises dans le tout-venant d'une petite promenade à la Mouffe. (Je suis tout à fait convaincu que la rue Mouffetard est pleine de grandes leçons et qu'un torrent de vérités éternelles y prend sa source, mais ces choses là sont pour les penseurs et que je la remonte    que je la descende, la Mouffetard s'est toujours dérobée à une méditation digne de ce nom).
J'étais nanti, ce matin-là, d'une commission d'achat domestique pour une demi-douzaine d’œufs et c'est déià  quelque chose que pouvoir aller chercher, comme ça, à l'improviste, au grand jour, une demi-douzaine d’œufs, sans queue ni ticket. Je ne veux pas savoir si nous le devons au gouvernement ou à l'incoercible autorité des lois naturelleS. Quand on est rue Mouffetard, on a pas la tête à chercher la raison des choses. La vraie rue commence au porche de Saint-Médard. Qu'on le veuille ou non, l'ombre du clocher se répand dans le grouillement millénaire et les cloches, à mon avis, n'y sonnent pas creux. La boutique où je vais prendre un journal est accotée à l'église, une échoppe de planches tapissées d'écrits de toutes sortes et toutes couleurs. On y vend même quelques-unes de ces petites revues anglo-saxonnes, format exportation, brochure de propagande culturelle, comme on dit, dont l'Europe sera bientôt encombrée et qui font penser à ces exemplaires de la Bible traduits en tous idiomes à l'usage des peuplades à convertir. Il est assez curieux que ces opuscules, affichés à l'orée de la Mouffe, sur le seuil de Saint-Médard, n'aient encore suscité aucune manifestation de convulsionnaires.
Les soucis alimentaires ayant le pas sur le destin de l'Europe, j'ai préféré m'attarder au spectacle réconfortant de la boucherie d'en face. Etal chargé de viandes comme au plus beaux jours gras. Ça durera ce que ça durera. Nous savons que le boeuf est volage et le veau lunatique, qu'ils engraissent au caprice des lois et fichent le camp des abattoirs par la tangente du marché parallèle si j'ose m'exprimer ainsi. Mais il faut prendre le bon temps comme il vient et fêter cette espèce de reconstitution historique où, pour quelques jours, la boucherie nous est rendue dans toute sa gloire. Demi-charolais pendus aux crocs dans leurs festons de lierre, romstèques, bien parés sur  les marbres blancs, gigots en papillottes et cochons laurés. On ne venait pas ce matin pour acheter timidement 200 grammes de
viande anonyme taillée dans un lambeau sans nom. J'ai vu bel et bien du joli bourguignon à 85 francs la livre et du rosbif très coquet à 150, tout cela offert gentiment dans une atmosphère pimpante où le boucher retrouve le sourire en retrouvant les matériaux de son art. Les oreilles charmées par la scie à os, le couperet et le bruit soyeux des fusils d'affûtage, on choisissait, on payait en toute simplicité, sans conciliabule et sans mot de passe, sans faire allusion au moindre ticket. Pendant ce temps-là, pendant que n'importe quel mauvais citoyen pouvait se payer 10 kilos d'excellente plate-côte, les journaux continuaient à signaler les grammes de viande validés et les lettres sorties pour les femmes enceintes et les donneurs de sang, sauvant ainsi l'honneur du dirigisme et le traitement mensuel des techniciens de l'alphabet rationnaire. Il serait dommage en effet que sept ans d'efforts ininterrompus pour élever toutes les lettres de A à Z à la dignité alimentaire, fussent à la merci du moindre vent libéral.
Le lettrisme est une école littéraire née de la sous-alimentation comme on le devinait un peu et comme il appert à la lecture de certains manifestes pendus aux devantures des épiciers. Voici par exemple le texte intégral que j'ai lu ce matin, calligraphié à la craie sur un tableau noir dans le pur jaillissement d'un surréalisme absolument bouleversant :

Sucre (c'est le titre)
M C V, 500 Gr., E, 1 k. 500 V, 750 Gr. J 1, J 2, J 3, 1 k.

Suivaient d'autres petits poèmes intitulés Café ou Fromage et d'une pareille veine. L'esprit est aujourd'hui dans la lettre et ça nous mènera loin.
Et le pouvoir enchanteur de la lettre n'est pas près de s'évanouir si l'on en juge par l'affaire des bananes. Je ne veux pas parler de ces milliers de régimes que les dieux dirigeurs ont condamnés à putréfaction dans les caves des mûrisseurs parisiens. On n'est pas assez mesquin pour tenir le compte des tonnes de camemberts pourris, des flots de lait caillé, des monceaux d'oranges moisies et des fleuves de vin piqué derrière quoi le dirigisme fait son entrée dans l'histoire. Il faut ce qu'il faut et pour bien rater une omelette, il faut casser des œufs. Non, je veux parler de cette validation qui vient de débloquer les quelques bananes rescapées. Je ne me souviens plus de la lettre magique échappée de la tombola du ravitaillement, mais les ménagères ont l'oeil et sachant que les bananes venaient de sortir, elles avaient gentiment formé la queue rituelle. Partout cependant, du haut en bas de la Mouffe, les fruits nationaux ivres de liberté chargeaient les tréteaux et fatiguaient les voitures. Cerises, prunes, abricots, fraises, pêches, en veux-tu en voilà, sans queue ni tickets avec le sourire de la marchande. Mais les ménagères, colonne par un, poireautaient sans murmure, aspirant à la banane d'Etat, banane au point, pesée au gramme près avec la rondelle d'appoint.
Ineffable envoûtement de la denrée contingentée. Saveur mystérieuse du fruit débloqué, prestige de la banane matriculée. L'Office d'Abêtissement Progressif et Libérateur des Masses  peut se venter d'un joli succès en ce jour où les ménagères de la rue Mouffetard, patiemment conditionnées par sept ans de queue dans la guerre et la paix ont spontanément déserté les beaux fruits librement offerts pour mériter, après une demi-heure d'attente, le délicat plaisir d'honorer un ticket de banane. C'est dans une queue qu'on sent vraiment citoyen. On ne sait plus si le ticket représente un droit à faire valoir ou une espèce de devoir social qui serait le devoir de faire valoir ses droits. Qu'on aime ou non la banane, ce qui importe c'est de toucher la banane, au sens administratif du verbe. Toujours est-il que la queue des ménagères comme la chaîne des forçats, doit recéler quelque séduction inavouable ; c'est peut-être là que se fortifie l'âme collective et que se parachèvent les ultimes libérations.
Par chance, le marchand de citrons à la sauvette vient apporter son petit témoignage d'anarchie et d'irrespect. Il se tient un peu avant la rue Daubenton, la main entr'ouverte sur son beau fruit défendu et vous susurre au passage, d'une voix serpentine citroncitroncitron... Il a un œil à gauche et l'autre à droite comme s'il vendait de l'héroïne ou de l'uranium, car il se sent particulièrement repéré par M. Philip. Il fait figure de champion régional du libéralisme économique et feint de lutter contre tout dirigisme alors qu'il souhaite au contraire un contrôle du citron toujours plus sévère. Il est dans l'opposition et sait, comme les autres, en battre monnaie. Il n'est pas pressé de revoir le citron émancipé mûrir, à l'éventaire des écaillères. Déjà ses collègues vendeurs de champignons en douce et d’œufs clandestins ont disparu, invaincus par le contrôle, mais terrassés par le champignon libre et l’œuf affranchi.
Enfin, je vous annoncerai que la marchande de mouron et de plantain est revenue avec son panier et sa chanson. Rien ne m'empêchera de dire que son retour est un signe de détente. D'autant plus qu'à côté d'elle on offrait de belles pommes de terre à dix francs la livre, ce qui ne s'était vu depuis longtemps, mais ce qui, à la réflexion, ne saurait durer. J'aurais dû en faire provision, bien sûr, mais le Plan de Sécurité Sociale m'ayant délivré de tous les tracas de la prévoyance, je me suis payé en toute insouciance une petite botte de roses à 35 francs. Plutôt que tirer de cette promenade je ne sais quelle leçon amère ou béate qui ne servirait à personne, mieux vaut finir sur ce bouquet.


ANTHOLOGIE
DES ÉCRIVAINS DU Ve
PARIS ET LE QUARTER LATIN
SOUVENIRS ET IMPRESSIONS
Textes recueillis et notices sur leurs auteurs
PAR
GERARD DE LACAZE-DUTHIERS
Lauréat de l'Académie Française pour l'ensemble de son oeuvre
Préface de M. Raymond Pédrot, Maire du Ve arrt. de Paris
Illustrations de Auberville, Claude Bontemps,
Marcel Boudou, François Cotard, Robert Coutre,
Germain Delatousche, Anne Français, Léon Heymann,
Yves Igot, Jean Lebedeff, Robert Mahélin, Edmond Missa
Bibliothèque de l'Artistocratie
113, rue Monge, Ve
PIERRE CLAIRAC, EDITEUR
PARIS
1953

Textes de :
Céline ARNAULD, André BARRE, Robert BARROUX, Marcel BEALU, Gaston BOURGEOIS, Louis BUFFIER, Cadet de GASSICOURT, Jean CANOLLE, Raymond de CASTERAS, Henriette CHARASSON, Marc CHESNEAU, Paul COURANT, Lucienne DELFORGE, Paul DERMEE, Pierre DESCAVES, Roger DEVIGNE, Marie-Thérèse DONNAY, Charles DORNIER, Mireio DORYAN, Georges DUHAMEL, Raymond DUNCAN, EL-MILICK, Paul FORT, Joseph HEMARD, Georges HOLTZ, René JOHANNET, Gérard de LACAZE-DUTHIERS, Henry LAFRAGETTE, Georges LECOMTE, Henry de MADAILLAN, Emile MALE, Magdeleine MORDACQ, Pierre MOREL, Victor NOURRY, Jean PAULHAN, Maurice PERNETTE, Jacques PERRET, Jean-Michel RENAITOUR, Marius RICHARD, Marcelle ROYER SAINT-LEON, Robert SABATIER, André STIRLING, GONZAGUE TRUC, Jean VENETTIS, Charles-André WOLF.




samedi 18 avril 2020

Retour à la terre


Les conditions dans lesquelles nous rompîmes les amarres avec la capitale pour nous transporter en famille dans un lopin du Blésois et les épreuves plus ou moins bénéfiques d’une expérience rurale aussi méritoire que présomptueuse ont été narrées et trop brièvement à mon goût. Je n’y reviendrai quand même pas longuement, sauf à rappeler que la déconvenue économique fut assez rondement menée pour mettre fin à la plaisanterie et regagner Paris sans trop nous émouvoir ni pleurnicher sur nos terres ingrates ou seulement incomprises. Vous savez ce que c’est, on a beau avoir du sentiment, on n’aime pas bien s’attarder sur les lieux de l’échec. Lieux en l’occurrence à découvert, et l’échec se réclamant de la notoriété publique : maison à flanc de coteau sur terre-plein adossé au roc et le potager en gradins jusqu’au bord de la route, autrement dit le coram populo à longueur d’années. Les naturels ambulants avaient eu loisir d’observer nos façons de vivre et d’épiloguer dessus. Permettez que je restitue leurs commentaires transcrits à l’imitation du parler tourangeau c’est-à-dire toulanheau :

« Des hens, disaient-ils, qui plenaient le café sous leul tonnelle en lisant l’hournal pendant qu’leul poules glattaient dans l’potaher et tous les souèls la lumièle qui blillait husqu’à des honze heules minuit. Mais y a hand même une hustice quand la palesse est punie par le débouèle et la déconfitule. »
Plût aux dieux qu’ils eussent dit la vérité. J’en prends à témoins Cybèle et ses nymphes et le grand Pan lui-même et le sacré cortège des sylvains ivrognes attentifs à mes raisins et pipeurs de mes futailles : j’ai consacré à notre établissement viticole, avicole et potager une somme de labeur et d’invention comme seul peut en fournir un Parisien.
Un marché aux puces, Julliard, 1980.

mardi 7 janvier 2020

Grève

Il est un peu tard pour parler de la grève du métro, surtout que je n'ai rien de très original à en dire, ni pour ni contre. En principe, je ne crois pas plus au caractère sacré de la grève qu'à la prétendue sainteté du travail. En outre, sans informations précises, je ne puis réclamer, comme je l'entends faire parfois, l'extermination pure et simple de la caste des poinçonneurs, sous prétexte qu'ils fournissent un travail indigne de ce nom. S'il fallait s'en prendre à tous ceux qui fournissent un travail indigne de ce nom, il y aurait fort à faire et je me demande bien souvent si écrire des chroniques est un travail digne de ce nom. Le poinçonneur n'est pas un personnage essentiellement dérisoire ; il s'apparente à tous les enfileurs de perles, et rêvasser en enfilant des perles ou caresser des chimères en poinçonnant des billets honore autant la condition humaine que revendre en troisième main un lot de bas de soie au cours d'un apéritif d'affaires. De toute manière, un poinçonneur, même en grève, est plus sympathique qu'un portillon, même détraqué. Donc, ne comptez pas sur moi pour faire le procès du poinçonneur ; au plus avouerai-je ma tentation de renvoyer, pour son bien, tout ce prolétariat cryptique à l'agriculture d'où il vient, laquelle, par exemple, pourrait lui offrir, pour commencer, un sécateur à vendanger dont le maniement lui rappellerait les ivresses du poinçonnage aux heures de pointe. On en profiterait, bien sûr, pour murer une fois pour toutes les bouches du métro et rendre à l'air libre une population qui, de toute évidence, a la nostalgie de la marche à pied.

A propos de cette grève, on s'émerveille une fois de plus de l'angélique patience du public parisien : « La bonne blague, dit-on, que ce peuple prétendu frondeur ! Il encaisse toutes les brimades sans broncher, il a perdu les belles réactions de sa jeunesse, il est mûr pour n'importe quelle tyrannie, et gouverner un tel peuple est un jeu d'enfant. » Jugement hâtif, peut-être. Je penserais plutôt qu'en manifestant, soit contre les poinçonneurs, soit contre un gouvernement fauteur de chienlit, les Parisiens eussent témoigné d'une édifiante passion pour l'ordre, chose qui, assure-t-on, n'est pas dans leur vraie nature. Réjouissons-nous au contraire de voir le public accepter avec allégresse une telle rupture des routines quotidiennes et envisager avec si peu d'impatience le retour dans les tunnels du conformisme ferroviaire. Voilà qui prouve une belle vitalité ; il faut être jeune pour aimer la pagaille ; tout ce qui vient empêcher la machine de tourner rond est accueilli comme une aubaine et ce que les observateurs superficiels prennent pour de l'apathie est en réalité une prise de position en faveur du désordre, l'affirmation d'un goût vivace pour les aléas de l'anarchie, la plus sûre garantie enfin que puisse nous donner la population parisienne de son inaptitude aux futures disciplines de la technographie sociomaniaque, stakanovicieuse et totayloritaire où les poinçonneurs dopés feront des heures supplémentaires pour augmenter la production des petits trous, à la gloire de l'humanité en marche dans les souterrains de l'émancipation matérialiste.

Il y a aussi, dans cette patience des Parisiens, la séduction du pire. Depuis quelque temps en effet, à chaque scandale, à chaque brimade, à chaque démonstration de la capilotade parlementaire, à chaque pitrerie, escroquerie, tartuferie du IVe Gang, à chaque culbute des cabinets cascadeurs, le public, vidé de toute indignation, préfère défier le destin et claquer gaiement du doigt en se disant : « Tant mieux ! Remettez-nous ça ! Vivement que ça pète ! » Comme si chaque tournant de la vrille nous rapprochait de je ne sais quel point de chute sur je ne sais quel fond élastique tapissé d'espoirs. L'histoire nous offre évidemment quelques exemples de redressement à partir de zéro, mais on rebondit toujours un peu moins haut et, à bien réfléchir, aucune loi ne garantit le rebond.

La République et ses Peaux-Rouges, Poinçon d'avril, 6 avril 1951


samedi 21 décembre 2019

La fin des fêtes

Après le Père Noël dont je vous ai exposé l'autre jour la situation délicate, il faudrait examiner le cas de l'arbre de Noël, beaucoup moins compliqué il est vrai. Nous honorons parfois de fausses traditions. L'étiquette mondaine par exemple et le savoir-vivre des salons de la IIIe République qui croyaient bêtement perpétuer la vieille courtoisie française n'est qu'une invention louis-philipparde, un code pour pécores solennelles et parvenus gourmés anxieux de se distinguer du vulgaire qui travaillait dans leurs fabriques. Ils sont d'ailleurs pour quelque chose dans l'acclimatation de l'arbre de Noël qui nous vint d'Angleterre au temps que Napoléon III flirtait avec la reine Victoria. Depuis, l'arbre a si bien fait son chemin qu'en beaucoup de foyers la crèche traditionnelle a fini par céder la place au sapin dont l'insignifiance arrangeait tout le monde. Le plum-pudding, Dieu merci, n'a pas réussi à détrôner le boudin blanc, mais je vois que la « christmas card » s'insinue dans nos mœurs et ces petites choses-là, entre autres, travaillent sournoisement à l'unité de l'Occident sous l'aimable férule des vieilles filles puritaines. De nombreux journaux nous ont justement rappelé ces jours-ci l'origine anglaise du sapin rituel et, sans vouloir nuire à la cohésion atlantique, j'aime à croire que c'est une des raisons de l'indifférence populaire à l'endroit des arbres de Noël que nous a fichés à travers Paris le comité du Bimillénaire.
Enfin nous en avons terminé avec cette laborieuse commémoration qui n'aura même pas réussi à allumer un seul lampion dans la mémoire des Parisiens. La dernière trouvaille du comité fut donc l'érection au coin des places publiques de grands sapins tristement chamarrés de cheveux d'anges en aluminium. On se demande un peu à quoi correspondait cette manifestation dans l'esprit de l'inventeur. Il a peut-être cru obtenir à bon marché ce qu'on appelle une ambiance, une ambiance de rien du tout comme celle que fabriquent les entrepreneurs de folklore pour qui Noël est une affaire de syndicat d'initiative. Le comité espérait probablement que ça ferait gentil, familial et attentionné, mais un arbre de Noël sans lumière, sans cadeaux, sans cantiques, sans violon et pour tout dire sans Noël, c'est une chienlit et une brimade. Beaux baliveaux partis pour la fête et fourvoyés dans la cité matriculaire. Sapins humiliés, lugubres conifères. Dernière facture du grand Bi, pose et dépose de cent cinquante symboles résineux, deuxième choix, sans bougie. Il est possible que le comité se soit montré à hauteur de sa tâche dans le genre gala sur invitation, mais pour ce qui est de la réjouissance de Paris, zéro. Les Français ne savent plus s'amuser ensemble. Il n'y a personne pour conduire la farandole autour des sapins.
Il n'empêche qu'avant de se dissoudre, le comité s'est décerné un témoignage de satisfaction. Comme beaucoup de comités il avait sa fin en soi et je pense qu'il était composé de gens n'ayant d'autre profession que celle de membre de comité. Certes, je ne suis pas ennemi des montagnes qui accouchent d'une souris quand l'attraction est montée avec goût et que la souris a de l'esprit. Je ne flétris pas non plus les parasites, loin de là, je les envierais plutôt car ils sont parfois la fine fleur des civilisations, mais une société a les parasites qu'elle mérite. Je verrais assez volontiers une partie de mes impôts gratifier des joueurs de guitare sous le balcon des nymphes en cour, mais entretenir des membres de comité, zut. C'est comme l'UNESCO ; je ne connais pas très bien les activités de cet énorme comité, mais j'ai la vague impression qu'avec les milliards qu'il dévore on pourrait entretenir un nombre considérable de guitaristes pour l'agrément réel des populations.

La fin des fêtes, 4 janvier 1952, n°172. La République et ses Peaux-Rouges





dimanche 3 novembre 2019

Pour accompagner le beaujolais nouveau

Un bistrot de mon quartier vient de moderniser son établissement. A ce préambule, vous dites : « Bon, ça y est ! Le voilà encore qui nous écrit son papier avec une plume d'oie entre une chandelle de suif et la tabatière de ses aïeux ; il va encore nous gémir cent lignes sur quelque vieillerie, pleurnicher sur les moulins à vent et repousser du pied les fallacieux bienfaits de notre siècle. » C'est exact. Si le lecteur juvénile trouve quelquefois à ma chronique une odeur un peu fadasse de camomille duhamoelleuse ou de pastille de guermenthe ou même de tisane vautélique, s'il déplore de me voir tourner en rond à dada pour faire le numéro des vétérans, tant pis. C'est un numéro, après tout, qu'on n'est pas obligé de faire sur un cheval gâteux.
Le patron de ce bistrot, auvergnat de choc, a donc jugé bon, jugé nécessaire à son estandinn'gue, de flanquer en l'air ses lambris à moulure, ses plafonds à pâtisserie, son perco Denis-Papin, son plancher de traviole, ses ouatères à la turque, son zinc à corniche dorique, non ferreux s'il en fut et glorieux rescapé du ramassage, ses torchères à ampoules, enfin, qui espéraient bien fournir une carrière un peu plus longue que les manchons à gaz. Ceci fait, les entrepreneurs d'aménagement moderne sont venus mettre au point sa taverne. Surfaces lisses, plafond désolé, sol de mosaïque express à motif de catalogue, lavabos rationnels, comptoir à gros débit en alliage rose, et des glaces partout, et du néon et de la fluorescence à faire tourner le gaillac en eau de boudin. Et la façade vert amande, comme si le vert amande avait quelque chose à voir avec un bistrot. Et des glaces sur la façade, comme si le client avait besoin de se voir venir au bistrot ; surtout qu'il s'y voit venir depuis le trottoir d'en face, défiguré par la distance avec une figure tordue et les jambes en cerceaux. Et le soir, cette lumière de soleil synthétique, ce faux midi qui s'installe à 22 heures, ce météore mauvâtre, opalineux et groseillard, ce grossier piège à papillons, cette aurore à gogo, cette incandescence qui vous rentre jusqu'à l'estomac, vous coule dans les veines, vous décolore la cervelle, remplit votre verre d'un jus spectral et transforme une rencontre amicale en colloque d'ectoplasmes damnés. Comme si les gens avaient besoin de tant de lumière. Comme s'il suffisait de trop de lumière pour leur verser la joie. Comme si tant de lumière implacable et truquée n'était pas plus ennuyeuse, lugubre et louche que la mèche fumeuse où trois gentils coquillards s'écarquillent les yeux pour compter leur brelan.
Il est vrai qu'à l'heure où j'écris ces lignes, le néon sent déjà pâlir sa faveur. On commence à lui trouver des reflets de lampion. Les placiers en luminaire d'avant-garde étudient pour mon bistrot un devis d'éclairage à uranium dénoyauté avec abonnement à la lumière froide, la lumière au zéro absolu de la raison rationnelle. C'est tout de même dommage s'ils arrivent à nous dégoûter de la lumière, à force de lumière qui n'éclaire plus qu'elle-même, bêtement. Vous croyez encore que c'est au progrès que je m'attaque, mais pas du tout, je chéris, je respecte l'idée du progrès, mais j'ai peine à le voir cascadeur, vulgarisé, vendu aux trafiquants, infatué, attrape-nigaud, gâcheur surtout. Il a déjà pour lui la plus grande pente et encore le commerce et la publicité qui le poussent dessus. C'est vous dire que je n'ai pas trop de scrupule à vouloir contrarier cette glissade impressionnante. Il y a déjà assez de monde qui pousse à la roue, je peux bien y mettre un bâton de sureau, pour marquer le coup.

Abat-jour, 17 octobre 1952, La république et ses Peaux-Rouges, Via Romana, 2012

dimanche 14 juillet 2019

14 juillet


La revue du 14 juillet 1964 s’est déroulée comme prévu, sans incidents graves, sauf qu’elle ne fut pas honorée de ma présence ; mais l’incident est ordinaire, vu que je n’ai, de ma vie, assisté qu’à une seule revue de ce genre, à l’âge de 12 ans, sur les épaules de mon père comme il se doit, l’année que Fallières présentait l’armée française au roi du Danemark. Je n’ai fait, depuis, que ressentir de plus en plus vivement l’énorme indécence qui prétend associer l’amour de la patrie à ce misérable anniversaire de guerre civile.
C’est comme la Marseillaise. Si nous avons parfois cédé à des concours de circonstances qui nous pressaient d’oublier les paroles répugnantes pour nous émouvoir à la seule musique devenue bon gré mal gré symbole de ferveur française, maintenant c’est bien fini. Elle s’est abîmée en Algérie. Chers compatriotes, fermez vos gueules : ils sont venus jusque dans nos campagnes égorger nos fils et nos compagnes, mais vous avez débandé nos bataillons et prêté la main aux égorgeurs. Alors, chers enfants de la patrie, je vous en prie, écrasez un peu.
Donc ce fut un 14 juillet célébré dans le calme et la dignité, comme l’exigeait le défilé d’une armée française victorieuse pour le compte de l’ennemi. On a pu croire, l’espace d’une minute, a un incident mais ce n’était qu’une attraction : le général De Gaulle s’était levé pour aller gesticuler devant M. Messmer à propos de je ne sais quoi et le public a bientôt compris qu’il s’agissait là d’une simple manifestation de prestige qui ne tirait pas à conséquence. Il n’y eut pas de pataquès comparable à celui du 11 novembre où, la musique ayant oublié de sonner « Aux Morts », le général se révéla incapable de commander lui-même la sonnerie, comme l’eût fait tout spontanément un véritable soldat et le moindre chef tel que Vendôme, Villars, Napoléon, l’adjudant Flick ou le maréchal Foch en grognant d’une voix claire : « Alors ? on ne salue plus les morts ? » Sans doute le général De Gaulle, peu sûr de sa clique, eut-il peur de n’être pas obéi ? En quoi il avait sûrement tort.
C’est au 14 juillet dernier, je crois, que fut noté un autre genre d’incident à l’occasion du défilé. Le chef de l’Etat, selon les témoins oculaires, avait gardé ses mains en poches au passage de la Légion. Mais cela fut mis au compte de l’étourderie, l’armée en a vu bien d’autres.
C’est ainsi d’ailleurs que l’a vue mon confrère Caviglioli qui en a donné ses impressions dans un remarquable article paru l’autre jour dans Combat.
Autre incident bénin qui n’a été relevé que par un petit nombre de spectateurs arriérés. L’un d’eux, interrogé à la radio, s’est déclaré vivement ému en effet par la nouvelle cadence imposée aux chasseurs. Le fameux pas du chasseur a été aboli par le règlement qui aligne toute l’armée française au même pas standard, dont la mesure a été calculée selon le rythme du cosmos dont notre grand Métronome est le dépositaire bien connu. Il me semble avoir déjà écrit, au sujet des privilèges de pas dans l’armée française, un billet d’alarme à l’époque où les chefs de musique de la Légion furent mis en demeure de renoncer à leur cadence traditionnelle. C’était pendant la guerre d’Algérie. La mesure s’inscrivait dans le vaste programme élaboré en haut lieu pour accélérer la déchéance de l’esprit de corps jugé incompatible avec l’esprit d’obéissance gaulliste inconditionnelle. Dans le même temps, les mêmes autorités de la même subversion, anxieuses de mâter l’insolence des paras dont l’esprit combatif offensait la République, se demandaient s’il valait mieux les humilier sous un vulgaire calot d’aviateur rampant ou habiller tout le monde en para. Il fallait en finir avec la gloriole de ces bérets. Quiconque se distingue est en voie de se perdre. Et les ecclésiastiques l’ont bien compris qui laissent la soutane pour le complet et le complet pour le chandail.
Toutes ces questions-là sont aujourd’hui sur le point d’être réglées, apparemment. Je n’insisterai pas sur les aspects philosophiques de cette victoire de l’indéfini sur le défini. Je vous laisse le soin de placer où il faut l’abolition du pas chasseur et la mort du passepoil dans le processus de convergence évolutive selon Teilhard de Chardin. Je reviendrai prochainement d’ailleurs sur le petit côté teilhardien du phénomène De Gaulle.
Toujours est-il que la conversion du troupeau humain en magma indifférencié n’est pas pour demain. Les décrets de planification vestimentaire et de mise au pas standard n’empêcheront pas les gens de se distinguer par une tournure de béret, une allure de marche, ou tout autre signe plus discret où se réfugiera l’irréductible esprit de corps, le goût des privilèges et des responsabilités, l’increvable quant-à-soi, les petits agréments de la liberté et tout ce qui s’ensuit pour l’inquiétude des potentats.


Le billet de Jacques Perret, 23 juillet 1964, N°828
 


dimanche 9 juin 2019

L'homme du 18 juin


A l’heure où l’exode sacré se heurtait au droit de grève non moins sacré, à l’heure où toutes les voix de la radio nous rapportaient fiévreusement les échos de ce drame idéal qui rassemblait enfin le peuple français dans une compassion licite à l’égard de ses compatriotes en détresse, à l’heure où des foules innocentes et réduites à l’infâme condition de sinistrés pieds-noirs erraient dans Marseille en prenant le ciel à témoin d’un irréparable gâchis, à cette heure-là, dis-je, dans le faubourg Saint-Honoré à demi désert, quelques flâneurs étaient frappés d’extase ou de stupeur par la vision du général De Gaulle qui passait sur le trottoir en translation oblique. Apparition fugitive. Hiératique et même un peu raide il était vêtu de kaki démodé, son clair regard semblait fasciner le destin et ses pieds ne touchaient pas la terre comme il convient aux apparitions.

Extrait d’une camionnette et enlevé dans les bras d’un livreur alerte, le portrait à l’huile du général, plus grand que nature comme il se doit, disparaissait bientôt sous le porche de l’Élysée. Livraison furtive, discrètement surveillée, on ne sait jamais. Un honnête homme se trouvant nez à nez avec une telle effigie pouvait fort bien relever le défi et, d’un coup de boule dans l’estomac, défoncer la toile. On cite en effet certains cas où l’envoûtement pratiqué à l’improviste aurait comblé tous les espoirs. De toutes manières l’iconoclaste éventuel pouvait arguer d’un mobile artistique, si j’en crois la photo de presse où le tableau fait un peu figure de navet. Si ç’avait été un beau portrait, le véritable portrait du général De Gaulle, il aurait été non seulement refusé par le conseil des initiés de cabinet, mais incinéré sur le champ comme attentatoire aux pudeurs d’État, et l’artiste serait actuellement gardé à vue, interrogé sans relâche sur les moyens et complicités qui lui auraient permis de s’introduire ainsi dans l’âme du chef et d’en reporter sur le visage tous les replis et détours interdits au jugement des mortels. Or, bien au contraire c’est un portrait de fidélité extrême à la légende, c’est l’homme du 18 juin (ou du 19, ou du 20, comme tous les personnages un peu mythologique sa date de naissance est incertaine), portrait de référendum et de mairie, exécuté dans le respect des canons publicitaires par celui-là même qui en fit la livraison à bras, M. Gaston Tyko, un ancien de Londres.
Toutefois l’artiste n’a pas omis le détail ésotérique par lequel nous reconnaîtrons d’abord le chef de clan. Sa vareuse en effet ne porte aucune décoration, sauf l’insigne de la France libre. Ignorance et mépris de tout ce qui fut avant que lui-même ne soit. De Gaulle ne peut être décoré ou promu que par De Gaulle et ne souffrir d’autre marque ou appartenance que la sienne propre. Si les vulgaires nécessités de la politique l’obligent parfois à revêtir les insignes majeures de la Légion d’Honneur, sa vraie tenue de combat, la seule qui vraiment l’habille à son aise et le mette en possession de tous les moyens, c’est la vareuse de Londres avec l’insigne solitaire, suffisant et nécessaire, de la France libre, la croix de Lorraine familièrement appelée perchoir. Qu’il soit donc bien entendu, bien répété, bien confirmé que De Gaulle n’a d’autre mission que la prospérité de l’ordre gaulliste dont il est le fondateur et détenteur des sublimes secrets. Il est grand-maître d’une organisation semi-clandestine qui malgré ses victoires sur la France n’en finit pas de régler ses comptes avec les Français.
François Brigneau a publié récemment dans l’Aurore un excellent reportage sur la Maffia, la vraie, la sicilienne, la seule qui ait droit à majuscule. Organisation vénérable mais aujourd’hui tombée en folklore et dont les exploits nous font un peu sourire, nous Français. A ce propos je rappelle, en passant, que cette croix dite de Lorraine est un emblème emprunté en 1451 à la maison d’Anjou et à la faveur d’un mariage. On sait que la maison d’Anjou régna longtemps sur la Sicile. Sans vouloir établir de filiation historique, il y a là pour les amateurs de sociétés secrètes matière à rêver sur le rôle mystérieux des emblèmes.

Aspects de le France, Le billet de Jacques Perret, 8 août 1963, N°778