En effet, le vieillissement accéléré
de la population est un problème à la fois économique et
sentimental. Il n'y aura de solution que dans une qualité de vie
également répartie du premier au troisième âge. Occupons-nous de
celui-ci et voyons un peu les expériences en cours.
Pour
commencer, il ne sera plus question de vieillesse ni de vieillards ;
ce sont là des mots crus dont le réalisme est douloureusement
ressenti par les ayant droits. L'autorité du langage administratif
et journalistique, magnifié par toutes les voix des mass media, peut
déjà se flatter d'avoir popularisé en les ressassant les
expressions « troisième âge » et « personnes
âgées ». Au demeurant, si la douceur des périphrases est
agréable aux chnoques, on ne peut pas dire qu'il s'agisse là
d'innovations. Hector en usait couramment à l'égard de Priam et les
enfants de Clovis eux-mêmes, chères petites têtes blondes et tout
coquins fussent-ils, en comblaient leur vieux père. Mais le
débordement des sollicitudes officielles dont les personnes zâgées
sont aujourd'hui l'objet a pris l'ampleur d'un engouement et, soit
dit sans venin, il peut s'en suivre un petit revenant-bon en période
électorale. Le succès du troisième âge dans l'opinion publique
est assez prouvé par son budget fabuleux. On va jusqu'à murmurer,
dans un sourire attendri, que les personnes zâgées qu'on voyait
naguère se traîner à la queue des soupes populaires, sont
aujourd'hui nourries à domicile du sang des travailleurs. On sait
que la pullulation démographique traversée par la philanthropie
galopante pose des problèmes. Or, comme il a coutume de le faire en
réponse aux questions brutales des voltigeurs de l'interviou,
Giscard a dit : « Pas de problèmes ! » C'est
pourquoi ceux-ci donneront lieu à création d'un sous-secrétariat
du Troisième Age dont l'étude est en cours au comité de
l'expansion ministérielle. Ce quarante-troisième portefeuille sera
contrôlé lui aussi et au premier chef par la Qualité de Vie,
autorité de tutelle par excellence. Toutes nos excellences ont
d'ailleurs les yeux fixés sur V.G.E., modèle et étalon de la Q.V.
Si
mes observations vous paraissent inconvenantes ou même teintées de
mauvaise foi, empressons-nous de les justifier. Remarquons d'abord
que tout ce déploiement de zèle et de propagande au bénéfice des
grands-pères a précisément lieu dans une société qui nous paraît
consentir par ailleurs et paresseusement à la destruction
progressive et légale des structures, us et coutumes familiales. On
m'excusera si j'ai même entrevu l'hypothèse où ces gâteries ne
seraient que l'appât d'un piège à vieillard. Conçus tout exprès
pour eux, des parcs d'attractions s'organiseraient ici et là de
telle sorte qu'éblouis et tourneboulés par les révélations d'une
vie de qualité, les pensionnaires n'en voudraient plus sortir. Il
serait alors bien facile, un jeu d'enfant, de procéder à
l'extermination du troisième âge, ne serait-elle que morale. On en
finirait une bonne fois avec la légende, le respect, la sagesse, le
prestige imposteur des personnes zâgées, insolente et parasitaire
engeance.
Je
n'en parle pas à la légère. Nous avons des commencements de
preuves. Nous avons pu voir une émission télé-réclame en faveur
d'un centre d'accueil et d'accession à la qualité de vie du
troisième âge : sur fond musical pop des grands-pères
travaillent au tapis leurs muscles abdominaux, des grands-mères en
minijupe s'évertuent à des exercices de flexion extension des bras,
de vénérables créatures sont initiées aux libérations du yoga,
des couples séculaires aspirant au troisième souffle s'évertuent à
danser la bamboula cependant que d'ineffables duègnes s'abandonnent
aux derniers raffinements du massage automatique, et que d'antiques
ménagères en relaxation sur fauteuil médical, les yeux clos la
bouche ouverte, se font tripoter le visage par de joviales
esthéticiennes, et tapoter les poches et pinçoter les rides au
chant d'une trompette frémissante etcetera. Visions de cauchemar, le
casino des zombies, on se refait une beauté, on se met en forme pour
le jugement dernier, Edgar Poë extrapolé par Léon Bloy, mise en
scène du Grand Guignol.
Un
jour les enfants s'étaient concertés discrètement : «
Alors ? On essaye d'envoyer pépé et mémé au gérontorium ? Ils y
ont droit. » Ailleurs on disait le grand dab et la vioque.
Les
chnoques aux chiottes ! Ce
graffiti au crayon feutre et calligraphié dans la station de métro
Mouton-Duvernet sur une affiche représentant un vieux couple hilare
se goinfrant d'une friandise philanthropique, c'est la modeste rançon
du traitement Q.V. pour personnes zâgées. Chnoque moi-même
l'inscription n'était pas de ma main. »