lundi 2 novembre 2026

A propos du Prix Interallié

 UN BON PRIX POUR UN BEL HOMME

(Extrait de Ma vie entre les lignes d'Antoine Blondin)

Les écrivains couronnés dans la matinée seront livrés aux bêtes dans l’après-midi. C’est inscrit dans la liturgie des réjouissances littéraires. Bien que la récidive ne soit pas mon fort, je me retrouvais lundi dernier, sur le coup de quatre heures, dans les salons Gallimard-NRF, où Jacques Perret, à qui on venait de décerner le prix Interallié, était promis à la niaiserie mondaine, pensante et picorante. Je ne me chercherai pas d’excuses en dehors de la vieille et profonde admiration que je cultive pour ce manieur de langage et d’idées chaleureux. Je n’avais même pas faim. J’étais plutôt aspiré par ce désir panique de l’approche, contracté sur les stades où la fièvre fait bonne mesure, qui nous projette irrésistiblement vers les vestiaires de notre champion.

Pourtant, j’avais conservé assez de malice pour enfiler mon veston à l’envers, aux fins de déconcerter l’extra qui trônait derrière le buffet. Au prix où est le mousseux, ces gens doivent être physionomistes. À huit jours d’intervalle, ma silhouette risquait bien de lui dire quelque chose. Je me trompais naïvement. Les mêmes comparses qu’à la fête du Renaudot assiégeaient le petit four, croisaient dans les coins, grappillaient l’anecdote sur les canapés et, surprise plus déroutante, sous le magnésium, contre la cheminée, c’était encore le même lauréat : un Robert Margerit encore tout occupé à faire le provincial comme au premier jour. Une grande inquiétude m’empoigna à la pensée que ce monsieur était peut-être resté là, une semaine durant, figé de surprise ivre, avec son morceau de marbre sous le bras. Mais je compris bientôt qu’il avait simplement pris des habitudes : il venait ruminer sa gloire à l’endroit même où il l’avait broutée. Ça se défend.

C’est au cri de : « Le voilà, Perret », sorte de contrepèterie qui ira droit au coeur des chauffeurs de taxis de la Grande Ceinture – on en comptait peu dans l’assistance – que notre héros fit son entrée, les mains dans les poches de son pantalon de velours, la foulée longue, le visage calme et souriant. Pas écrivain endimanché pour un sou. Même il avait noué à la diable par-dessus son chandail, ces cravates-ficelles qu’on entortille pour venir goûter. Là-dessus, un beau visage innocent et boucané, une mèche cousue de fil blanc, et l’oeil clair de l’homme qui a d’autres Eldorados derrière la tête. Il est rare et difficile de ressembler autant à ce qu’on écrit. Le Caporal épinglé, Le Vent dans les voiles, et, aujourd’hui même, Bande à part, ça ne vous dit rien ? Avec toute la courtoisie désirable, un corsaire inflexible débarquait chez les Précieuses ridicules.

Les bons auteurs partagent avec les décorations étrangères et les rognons de veau le privilège de se rehausser lorsqu’on les dispose en brochette. Tandis qu’une manière de majordome traînait le corsaire épinglé vers le jardin, où les autres lauréats maison l’attendaient en rang d’oignons, tandis que les photographes appelaient l’éclair d’une postérité commune sur ce groupe de talentueux, il ne sembla guère qu’un franc-tireur de plus venait de mourir et j’en conçus une certaine émotion.

Je ne suis pas du tout hostile aux prix littéraires. S’ils présentent le défaut de donner un peu trop à l’écrivain la préoccupation du jury, en revanche ils possèdent l’avantage d’éveiller un peu dans le public la préoccupation de l’écrivain. Ce qui devrait être, en principe, une bonne chose pour tout le monde. Mais où je m’étonne, c’est devant l’espèce de volonté farouche, marquée cette année par la Société, d’en finir une fois pour toutes avec les réfractaires, les cavaliers seuls, les misanthropes, les modestes, les timides, les indifférents. Personne à la traîne, tout le monde au grand jour, rassemblement sur la place publique :

— C’est vous Léautaud, l’ours bien connu, le détracteur universel ?… Bon, f’rez quinze mois d’entretiens à la radio !

— Alors monsieur Marcel Aymé, on croit faire carrière en marge ? Amenez les sunlights, les flashes, les échotiers, les coulissiers, les patineurs de générales, les rongeurs de plateau… et qu’on nous décesse ce mystère !…

— Dites donc, Gracq, vous avez assez vitupéré les prix littéraires ; pour la peine, on va vous f… le Goncourt sans sursis.

Ainsi se trouvent-ils, l’un après l’autre, débusqués de leur retraite. Leurs maquis personnels s’effondrent. Et Gracq l’a éprouvé : ils n’ont même pas besoin de se pourvoir en cassation. Qu’est-ce que ça cache ? Ça cache peut-être seulement un immense solde de remords.

Je ne crois pas que l’oeuvre de Jacques Perret, qui vient d’obtenir cette consécration, passé la cinquantaine, possède toute l’audience qu’elle mérite. C’est pourtant l’une des plus savoureuses de ce temps, en compagnie de celle de Marcel Aymé, avec laquelle elle partage, en outre, un caractère d’allégresse humaine, de profondeur gentille, qui l’impose comme un parfait lieu de rendez-vous pour des citoyens de mêmes moeurs et de même langage, à quelques sous-clans qu’ils appartiennent.

Certains, pourtant, bouderont sans doute le dernier livre de Jacques Perret, Bande à part, qui est un récit de maquis. De part et d’autre de ce sujet en forme de barricade, c’est chez les boudeurs qu’il faudra dénombrer sans pitié les salopards.

Quant à moi, je prends préalablement sous mon bonnet de recommander aux lecteurs de Rivarol un livre où le maquis n’apparaît pas, en définitive, comme un ramassis de gouapes multicolores. C’est suffisamment rare pour mériter d’être signalé.

Je ne veux pas évoquer ici le don quasi magique qu’a M. Jacques Perret de rendre aimable tout ce qu’il touche : c’est plutôt du côté de la sérénité qu’il faut chercher les épithètes. Perret, il ne s’en est jamais caché, est un « réactionnaire ». L’histoire de France, il ne l’a pas devant lui, mais derrière lui. Autant dire à sa disposition. Il s’y promène, la remonte, la redescend, moule sa démarche à la cadence des grandes époques. L’événement ne le prend pas de court. Il lui oppose une bonne franquette séculaire.

C’est cette bonne franquette que les compagnons ou les complices de la Libération, les fabricants de faux sérieux, les tourneurs de péripéties historiques, lui pardonneront mal. Elle cache pourtant une exigence particulièrement sévère, un serment d’allégeance à tout un patrimoine qui va de la bataille d’Alésia au camembert double crème, un patrimoine qu’on ne choisit pas et qui ne choisit pas. Le nationalisme de Jacques Perret a bonne mine. Il fait plaisir à voir. Il trinque sur le zinc. Il monte de la tripe et ne fait pas de quartier.

« S’il y avait le moyen, j’aimerais faire une sélection dans le patrimoine, mais il paraît que ce n’est pas possible et que, pour garder ce qu’on aime, il faut sauver ce qu’on déteste. » C’est dans cet esprit que le sergent Perret, chercheur d’or en rupture de placer, rejoint un maquis de l’Ain.

« Après avoir cherché vainement pour quel vivant Bayard j’aurais pu honnêtement servir, mon secret plaisir fut de prêter mon bras à quelques ombres choisies comme Pharamond, Louis le Gros, Charette ou Gaston de Foix. Avec les copains, bien entendu, les copains affiliés à l’immémorial copinage de la piétaille. Le meilleur, le franc butin, de ce genre d’aventure, c’est le souvenir des copains. »

On fera remarquer à M. Perret que si, pour garder ce qu’on aime, il faut sauver ce qu’on déteste, pour contenir l’ennemi, il faut souvent sacrifier l’ami. Il reconnaîtra lui-même : « Nos petites algarades avaient déjà coûté quelques hameaux en flammes. Et la chose nous avait toujours paru conforme aux misères de la guerre la plus conventionnelle. Du moment qu’on redresse la faux et qu’on dérouille l’espingole pour jouer au petit soldat, il faut bien accepter les incendies, les otages et les ripostes sans quartier ; la liberté se paye toujours des prix exorbitants. » Mais c’est qu’en vérité, Jacques Perret ne déteste personne. Il continue une guerre individuelle venue du fond des âges, une sorte de cycle de chevalerie nourrie de bonne humeur et de références.

Mais j’ai peur de faire passer pour un livre d’histoire ce recueil exquis d’aventures quotidiennes, modestes, domestiques, vécues dans un groupe de plein vent, où M. Perret avait retrouvé des hommes

animés du même sentiment que lui. De cette « infanterie marron », de ces « guérillots », de ces « zigotos », comme il les appelle, surgissent des personnages que nous n’oublierons pas : Tarabaud, l’adjudant, grande gueule, à qui la Résistance offrait de si beaux débouchés ; Poussineau, le vieux guerrier méticuleux pour qui rien n’est futile, sauf la mort ; Pierrot, dit Casse-Noix, « truand peu fier, gibier docile des recruteurs de flibuste » ; le petit Carlu, frais émoulu des chantiers de la Révolution nationale et surtout Ramos, dont la destinée tragique donne son fil au récit.

Ramos, « camelot mystique, pirate mythologique aux yeux fascinés par le vol des chimères », est une sorte de prophète ouvrier qui combat pour son propre compte. Il incarne la rébellion à l’état brut, et ce quotidien épique, auquel Jacques Perret s’attache avec une ferveur joyeuse.

Au service de cette geste, l’écrivain mobilise, une fois de plus, les ressources inégales d’un vocabulaire où les mots techniques, les mots rares, les mots-surprises s’entrechoquent avec bonheur. Après l’Histoire, il faut que toute la langue française y passe. Le propos était bien digne qu’on fît retentir tant de trésors en son honneur. Pour des livres de guerre aussi acceptables, il y aura toujours une place dans nos bibliothèques. Et si, comme il paraît, le temps est venu de retourner aux choses plus sérieuses, c’est bien à ce son de cloche, doux, rieur et clair, qu’il appartenait de nous apprendre que « la récréation est finie ».

samedi 16 mai 2026

Mobile pour un article

La Fondation Louis Vuitton consacre une exposition à Alexander Calder du 15.04.2026 au 16.08.2026.

Une mise en jambe s'impose avant d'y aller, avec cet extrait tiré de Cheveux sur la soupe.

"A propos de pompier, qu'est-ce que vous pensez des derniers stabiles de M. Calder ? Je vois que vous n'êtes pas à la page. M. Calder est une sorte de grand sculpteur dans le monde interlope de l'art abstrait. Nous lui devons déjà l'invention de ce qu'il appelle, en toute simplicité d'ailleurs, les mobiles. Les mobiles de Calder sont des manières de machins indéterminés et pendulaires qui firent, à leur apparition, béer la critique de choc et frissonner les véritables amateurs capable d'assimiler à la fois la beauté abstraite et le coup de pied au derrière concret. Après quoi, revenant du plafond au plancher, M. Calder nous a proposé le stabile, espèce de machin foncièrement innommable, philosophiquement informe et destiné cette fois à la contemplation de bas en haut. M. Calder est un grand nom du gang abstrait. On en parle avec respect. Le public sera bientôt admis à comprendre; les mobiles de Calder lui pendent au cul comme un sifflet de deux ronds tandis qu'au front de l'artiste nous voyons poindre comme les reflets du miror sur le cimier d'un stabile à plumet." 





vendredi 27 mars 2026

Le caporal épinglé

 

Le Caporal épinglé sera diffusé

sur CINE+ Classic

Lundi 30/03 à 20h50
et vendredi 03/04 à 13h30


Et toujours en audio sur France Culture

samedi 22 novembre 2025

Miss Univers

 L'édition 2025 de Miss Univers vient d'avoir lieu, moment propice pour rappeler qu'en 1928, Jacques Perret a accompagné sur le paquebot Le Cuba, les Miss européennes se rendant aux États-Unis pour le concours de beauté The International Pageant of Pulchritude, ancêtre du Miss Univers.

 

A BORD DU "CUBA"

Avec les plus belles


Les coups de vent jettent le désordre dans les boucles de miss France dont le visage émerge d'un chaos de couvertures et de fourrures. Un peu pâle, elle abandonne sur ses genoux le livre non découpé et, les yeux mi-clos, clignant vers le large, elle pense aux dommages de la fatigue qu'il faudra réparer. Un matelot du pont, passant devant elle, s'attarde à quelque besogne improvisée, jouissant par avance de la jalousie des soutiers.

Miss Belgique fait du footing sur le pont et laisse maltraiter ses ondulations par les alizées irrespectueux.

De bâbord à tribord, escaladant les cordages, se hissant aux escaliers abrupts, elle court après le soleil et trouve le bon endroit pour faire une photo. Elle suppute ses chances scientifiquement, et vous confie en secret : « Là-bas, on me présentera en maillot et miss Angleterre ne s'est jamais présentée qu'en robe. »

Miss Luxembourg sourit à tout le monde, au mousse et au commandant, le long des coursives et derrière les vitres du bar. Quand la mer devient houleuse, on ne la voit plus, elle doit sourire encore dans sa cabine.

Miss Italia est l'aristocrate de la troupe ; elle va, d'une table à l'autre, lisant indifféremment des revues françaises, anglaises et espagnoles. Comme on lui a dit qu'il fallait bien manger pour éviter le mal de mer, elle grignote tout le temps un petit morceau de chocolat. Mais, ayant naturellement le teint pâle et l'air absent, on ne saura jamais si le tangage l'incommode.

Miss Allemagne est la gretchen moderne qui vient de jeter ses nattes par-dessus bord. D'une bonne humeur à peine interrompue par le gros temps, elle ne peut entendre le jazz sans esquisser quelques déhanchements rythmés, ni le solo de violon sans le fredonner avec tendresse.

La señorita Espana, petite et nerveuse, a le même teint que les marins du bord. Elle ne sait courir ni marcher sans danser, et le roulis lui fait improviser des pas inattendus. Ne se faisant comprendre d'aucune de ses concurrentes, elle rit et parle pour elle seule se moque de chacune et de sa chaperonne exubérante, qui porte en son corsage le portrait de Rudolph Valentino. Une course plus audacieuse l'amène parfois jusqu'au pont des émigrants, où parmi les Mexicains enthousiastes, elle discute, rit, se fâche, crie, chante et reçoit avec dignité les ovations bruyantes. 

Miss Angleterre préfère le salon de conversation ; elle s'est fait dans un coin un petit home familier où chacun peut lui offrir le thé et contempler son teint transparent. Auprès d'elle vous vous croirez facilement spirituel car elle rit souvent, mais elle a, disons-le,des dents fort belles.

Entre ces sept rivales, aucune jalousie apparente. Elles forment équipe, c'est la beauté d'Europe qu'elles vont défendre ensemble ; une sorte de Locarno plastique les unit entre elles.

Il faut pourtant, entre ces championnes un lien plus réel et, à côté du prix de beauté, il conviendrait de décerner un prix de tact et de doigté au chaperon général qui a la garde d'une si précieuse et sensible compagnie. Le général luxembourgeois chargé de cette mission infiniment délicate est d'une impressionnante sérénité. Consolant l'une, conseillant l'autre, grondant doucement celle-ci, surveillant la pâleur de celle-là, ses réponses sont évasives quand on lui demande où vont ses préférences : « Celle-ci, dit-il, a l'agrément d'un buste irréprochable, mais cette autre a le teint bien séduisant. »

— Et s'il vous arrivait de tomber amoureux de l'une d'elles ?

- Impossible, monsieur, souvenez-vous que l'âne de Buridan est mort de faim entre ses deux rations d'avoine.

Jacques Perret, Paris-Soir, 14 juin 1928

samedi 8 novembre 2025

Rue de la Clef

 

S'évader rue de la Clef 


Nul souvenir de ce que j’ai pu ressentir ou penser entre la gare de l’Est et Censier-Daubenton. En gros, je puis affirmer que ce fut très bon et que rien ne fut négligé de l’extraordinaire orgie qui m’était offerte. Passé le portillon, dernier portillon, portillon d’honneur, je remontai enfin en surface et posai le pied chez moi sur le large trottoir, entre la pharmacie et les bains-douches. Il faisait encore nuit et le carrefour était presque désert. Derrière moi, les catalpas, Saint-Médard et la Mouffetard ; en face le tabac Mirbel ; a droite, le marchand de couleurs, tout cela très assoupi, mais bien en ordre. On ne s’était pas aperçu de mon absence, j’avais découché du quartier et j’y rentrais en douce avant I' aube, sur Ia pointe des pieds. C'est ainsi qu’un prisonnier doit rentrer, sans Marseillaise et sans discours.

Rue de la Clef, la porte cochère était entrouverte, j'en franchis le seuil avec une joie bien lucide et le désir aussitôt refoulé d'aller embrasser la concierge dans son lit. Lente ascension des quatre étages, degré par degré, escalier d'or, royal paiement de mes peines, ah! fichtre non, je n'étais pas volé. Devant notre porte, dans le profond silence de toute la maison dormante, j'entendais mon cœur qui forçait la cadence, comme une grosse bombe de liesse à son dernier tic-tac.

Coups de sonnette et coups de sonnette. Silence. Le timbre faisait là-bas son chemin dans les rêves.

Coups de sonnette et coups de sonnette. Silence. Puis au bout du couloir une porte qui s'ouvrait et, sur le plancher craquant, un pas nu. Contre la porte, une voix qui savait déjà :

- C'est toi ?

Le Caporal épinglé, 1947, Editions Gallimard





dimanche 13 avril 2025

"La mairie d’Argelès-Gazost a décidé de boycotter le Coca-Cola, en réponse à la hausse des droits de douane imposée par Donald Trump"

 Il parait que la bataille du coca-cola est engagée, qu'elle est même engagée sans trop d'espoir et que tôt ou tard la nation française sera traitée au coca-cola. Nous ne nous rendrons pas sans combattre et je fais confiance au réduit bourguignon. Mais on prétend que ce coca-cola aurait pris rang parmi les monstres sacrés d'Occident et qu'il disposerait d'un fauteuil aux conseils de l'O.N.U.

Je ne sais jusqu'à quel point la taxe et la douane ont tenu en échec la gomme à mâcher et la camel, mais je veux croire que, même libres et tambourinés par la propagande, ces produits au demeurant honorables, ne feraient pas sans peine la conquête des foules françaises. Même sans protection et à prix égal, la gauloise tiendrait le coup un bon moment. Certes, le jour où la chesterfilde nous serait distribuée gratuitement, il faudra bien la fumer, d'autant plus que le paquet de gauloises serait vendu 1.000 francs pour éponger le déficit des houillères. C'est une extrémité qu'il faut envisager. Mais, d'ici là, notre goût est assez caractérisé, assez invétéré pour que le paquet de gris soit le dernier bastion de la fierté nationale.

Notons par ailleurs que nous résistons assez bien à cette clique de snobés snobeurs qui prétend nous communiquer ses obsessions sexuelles sous prétexte de libération, nous initier aux délices d'une psychanalyse à l'usage des cow-boys refoulés, et pour tout dire enfoncer des portes ouvertes. A mon avis et jusqu'à nouvel ordre, le Français porte allègrement ses petits complexes bénins ; je pense même qu'il tient à les conserver pour son équilibre ou sa récréation, que, depuis Vercingétorix, nos institutions et traditions tinrent lieu fort civilement de psychanalyse et que l'indice de refoulement ne s'est pas tellement aggravé chez nous malgré 150 ans de bourgeoisie républicaine. Ces tonnes de complexes anglo-saxons ne payent aucun droit d'entrée et les distributeurs ont beau nous assommer de propagande sexomaniaque, cela n'a pas encore modifié sensiblement les caractères d'un peuple gentiment gaillard et mûri dans la tradition catholique. Mais, bien sûr, avec le coca-cola, il faudra se méfier. Une lecture, une émission, un spectacle quelconque, on peut toujours en prendre et en laisser. Mais un philtre, on ne sait jamais très bien ce qu'il y a dedans.

Voilà longtemps que j'ai fait connaissance avec le coca-cola et je n'ai pas de mal à en dire, pas plus que d'aucune autre boisson exotique. Je respecte les coutumes nationales et j'ai même une tendance à trouver quelque vertu aux plus misérables bibines qui m'ont désaltéré loin de ma patrie. Je reboirais volontiers du coca-cola chez le drugstore du Wisconsin quand le soleil tape sur la prairie et que la poussière des blés torrides vous sèche la gorge. Et je le boirais sans même dire : « Ça ne vaut pas un coup de blanc ». Voyez que je suis beau joueur et honnête pèlerin.

Malgré l'ignorance où je suis des grands protocoles de l'Occident, j'imagine sans peine que nous sommes menacés d'une invasion de coca-cola. On peut même supposer le torrent de coca-cola renversant tous les barrages de douane et nous subjuguant par le seul prestige de sa diffluence, supputer le branchement du pipe-line-coca-cola sur les fontaines publiques, l'imbibition méthodique de la France et la résignation totale de l'organisme gallo-romain à ce breuvage mêlé de glucose yankee, d'essences précolombiennes et de pétillements arbitraires. Les civilisations, les races même, sont assez influencées par les nourritures traditionnelles pour nous laisser, à la longue et sous l'influence de ce déluge acidulé, une planification ethnique sur le type américain. Combien de générations faudra-t-il pour que soient rincées, lessivées, noyées les dernières traces du particularisme français ? Il n'y a pas de boisson innocente. A Paris, je peux boire une bouteille de coca-cola par curiosité ou en hommage à nos amis ; une deuxième par bravade ; une troisième par défi et une quatrième par vice ; une cinquième pour me venger de quelque saint-émilion frelaté. Mais à partir de la sixième je guetterai en moi les premiers symptômes de la dénaturalisation. A la dixième enfin, je me vois muté en quaker, chose non mauvaise en soi mais absolument contraire au tempérament traditionnel de ma famille.

Il est possible que nous soyons invités à mourir pour le coca-cola en même temps que pour quelques autres valeurs subsidiairement spirituelles, soit. Il y a toujours à boire et à manger dans les meilleures causes qui font mourir. Mais je suggère simplement que les caisses de coca-cola ne soient pas entassées sur les mêmes quais où seront débarqués les chars d'assaut.

Débit de boisson, Aspects de la France, 9 février 1950, n°78

lundi 30 décembre 2024

L'oiseau rare

 Les éditions Locus Solus viennent de rééditer deux nouvelles de Jacques Perret, qui avait été illustrées par Gus Bofa : "L’Oiseau rare" et "Le Tourangeau de Winnipeg" (Paris. Éd. l’Arc-en-Ciel, 1952).




"Féru d’aventures réelles ou fantasmées, Gus Bofa fait la rencontre d’un auteur déterminant dans son parcours : Jacques Perret. De cette collaboration naît un livre illustré qui compte parmi les chefs-d’œuvre de l’artiste : L’Oiseau Rare. Publié en 1952 par les éditions Arc-en-Ciel, c’est un recueil de quatre nouvelles dont seulement deux ont été illustrées par Bofa pour le tirage de tête de l’ouvrage : L’Oiseau Rare et Le Tourangeau de Winnipeg.

La première se déroule sur un vieux cargo, Le Messager de Pluton. Victorien Flan, le capitaine Caïus, le timonier Mangebrouillard et le professeur Buh trouvent, un soir de brume, dans l’un des renfoncements les plus discrets du navire, un oiseau aux qualités particulières. Dans une langue subtile, savante et créative, Perret stimule un imaginaire collectif, en associant le jargon maritime à ses traditions superstitieuses.

Pour représenter le texte de l’auteur, Bofa a élaboré une série de seize eaux-fortes originales en noir qui agrémentent parfaitement le caractère nébuleux et étouffant du récit. Les images de Bofa, charbonneuses, d’un noir profond, retranscrivent l’intensité du récit avec justesse.

Comme un épilogue discret et spontané, vient ensuite Le Tourangeau de Winnipeg, nouvelle dans laquelle un docker, probablement embarqué sur le même bâtiment, rencontre un moissonneur dans les champs de blés démesurés du sud du Canada." Locus Solus

Chez Locus Solus et aussi sur le site de la Fnac.