UN BON PRIX POUR UN BEL HOMME
(Extrait de Ma vie entre les lignes d'Antoine Blondin)
Les écrivains couronnés dans la matinée seront livrés aux bêtes dans l’après-midi. C’est inscrit dans la liturgie des réjouissances littéraires. Bien que la récidive ne soit pas mon fort, je me retrouvais lundi dernier, sur le coup de quatre heures, dans les salons Gallimard-NRF, où Jacques Perret, à qui on venait de décerner le prix Interallié, était promis à la niaiserie mondaine, pensante et picorante. Je ne me chercherai pas d’excuses en dehors de la vieille et profonde admiration que je cultive pour ce manieur de langage et d’idées chaleureux. Je n’avais même pas faim. J’étais plutôt aspiré par ce désir panique de l’approche, contracté sur les stades où la fièvre fait bonne mesure, qui nous projette irrésistiblement vers les vestiaires de notre champion.
Pourtant, j’avais conservé assez de malice pour enfiler mon veston à l’envers, aux fins de déconcerter l’extra qui trônait derrière le buffet. Au prix où est le mousseux, ces gens doivent être physionomistes. À huit jours d’intervalle, ma silhouette risquait bien de lui dire quelque chose. Je me trompais naïvement. Les mêmes comparses qu’à la fête du Renaudot assiégeaient le petit four, croisaient dans les coins, grappillaient l’anecdote sur les canapés et, surprise plus déroutante, sous le magnésium, contre la cheminée, c’était encore le même lauréat : un Robert Margerit encore tout occupé à faire le provincial comme au premier jour. Une grande inquiétude m’empoigna à la pensée que ce monsieur était peut-être resté là, une semaine durant, figé de surprise ivre, avec son morceau de marbre sous le bras. Mais je compris bientôt qu’il avait simplement pris des habitudes : il venait ruminer sa gloire à l’endroit même où il l’avait broutée. Ça se défend.
C’est au cri de : « Le voilà, Perret », sorte de contrepèterie qui ira droit au coeur des chauffeurs de taxis de la Grande Ceinture – on en comptait peu dans l’assistance – que notre héros fit son entrée, les mains dans les poches de son pantalon de velours, la foulée longue, le visage calme et souriant. Pas écrivain endimanché pour un sou. Même il avait noué à la diable par-dessus son chandail, ces cravates-ficelles qu’on entortille pour venir goûter. Là-dessus, un beau visage innocent et boucané, une mèche cousue de fil blanc, et l’oeil clair de l’homme qui a d’autres Eldorados derrière la tête. Il est rare et difficile de ressembler autant à ce qu’on écrit. Le Caporal épinglé, Le Vent dans les voiles, et, aujourd’hui même, Bande à part, ça ne vous dit rien ? Avec toute la courtoisie désirable, un corsaire inflexible débarquait chez les Précieuses ridicules.
Les bons auteurs partagent avec les décorations étrangères et les rognons de veau le privilège de se rehausser lorsqu’on les dispose en brochette. Tandis qu’une manière de majordome traînait le corsaire épinglé vers le jardin, où les autres lauréats maison l’attendaient en rang d’oignons, tandis que les photographes appelaient l’éclair d’une postérité commune sur ce groupe de talentueux, il ne sembla guère qu’un franc-tireur de plus venait de mourir et j’en conçus une certaine émotion.
Je ne suis pas du tout hostile aux prix littéraires. S’ils présentent le défaut de donner un peu trop à l’écrivain la préoccupation du jury, en revanche ils possèdent l’avantage d’éveiller un peu dans le public la préoccupation de l’écrivain. Ce qui devrait être, en principe, une bonne chose pour tout le monde. Mais où je m’étonne, c’est devant l’espèce de volonté farouche, marquée cette année par la Société, d’en finir une fois pour toutes avec les réfractaires, les cavaliers seuls, les misanthropes, les modestes, les timides, les indifférents. Personne à la traîne, tout le monde au grand jour, rassemblement sur la place publique :
— C’est vous Léautaud, l’ours bien connu, le détracteur universel ?… Bon, f’rez quinze mois d’entretiens à la radio !
— Alors monsieur Marcel Aymé, on croit faire carrière en marge ? Amenez les sunlights, les flashes, les échotiers, les coulissiers, les patineurs de générales, les rongeurs de plateau… et qu’on nous décesse ce mystère !…
— Dites donc, Gracq, vous avez assez vitupéré les prix littéraires ; pour la peine, on va vous f… le Goncourt sans sursis.
Ainsi se trouvent-ils, l’un après l’autre, débusqués de leur retraite. Leurs maquis personnels s’effondrent. Et Gracq l’a éprouvé : ils n’ont même pas besoin de se pourvoir en cassation. Qu’est-ce que ça cache ? Ça cache peut-être seulement un immense solde de remords.
Je ne crois pas que l’oeuvre de Jacques Perret, qui vient d’obtenir cette consécration, passé la cinquantaine, possède toute l’audience qu’elle mérite. C’est pourtant l’une des plus savoureuses de ce temps, en compagnie de celle de Marcel Aymé, avec laquelle elle partage, en outre, un caractère d’allégresse humaine, de profondeur gentille, qui l’impose comme un parfait lieu de rendez-vous pour des citoyens de mêmes moeurs et de même langage, à quelques sous-clans qu’ils appartiennent.
Certains, pourtant, bouderont sans doute le dernier livre de Jacques Perret, Bande à part, qui est un récit de maquis. De part et d’autre de ce sujet en forme de barricade, c’est chez les boudeurs qu’il faudra dénombrer sans pitié les salopards.
Quant à moi, je prends préalablement sous mon bonnet de recommander aux lecteurs de Rivarol un livre où le maquis n’apparaît pas, en définitive, comme un ramassis de gouapes multicolores. C’est suffisamment rare pour mériter d’être signalé.
Je ne veux pas évoquer ici le don quasi magique qu’a M. Jacques Perret de rendre aimable tout ce qu’il touche : c’est plutôt du côté de la sérénité qu’il faut chercher les épithètes. Perret, il ne s’en est jamais caché, est un « réactionnaire ». L’histoire de France, il ne l’a pas devant lui, mais derrière lui. Autant dire à sa disposition. Il s’y promène, la remonte, la redescend, moule sa démarche à la cadence des grandes époques. L’événement ne le prend pas de court. Il lui oppose une bonne franquette séculaire.
C’est cette bonne franquette que les compagnons ou les complices de la Libération, les fabricants de faux sérieux, les tourneurs de péripéties historiques, lui pardonneront mal. Elle cache pourtant une exigence particulièrement sévère, un serment d’allégeance à tout un patrimoine qui va de la bataille d’Alésia au camembert double crème, un patrimoine qu’on ne choisit pas et qui ne choisit pas. Le nationalisme de Jacques Perret a bonne mine. Il fait plaisir à voir. Il trinque sur le zinc. Il monte de la tripe et ne fait pas de quartier.
« S’il y avait le moyen, j’aimerais faire une sélection dans le patrimoine, mais il paraît que ce n’est pas possible et que, pour garder ce qu’on aime, il faut sauver ce qu’on déteste. » C’est dans cet esprit que le sergent Perret, chercheur d’or en rupture de placer, rejoint un maquis de l’Ain.
« Après avoir cherché vainement pour quel vivant Bayard j’aurais pu honnêtement servir, mon secret plaisir fut de prêter mon bras à quelques ombres choisies comme Pharamond, Louis le Gros, Charette ou Gaston de Foix. Avec les copains, bien entendu, les copains affiliés à l’immémorial copinage de la piétaille. Le meilleur, le franc butin, de ce genre d’aventure, c’est le souvenir des copains. »
On fera remarquer à M. Perret que si, pour garder ce qu’on aime, il faut sauver ce qu’on déteste, pour contenir l’ennemi, il faut souvent sacrifier l’ami. Il reconnaîtra lui-même : « Nos petites algarades avaient déjà coûté quelques hameaux en flammes. Et la chose nous avait toujours paru conforme aux misères de la guerre la plus conventionnelle. Du moment qu’on redresse la faux et qu’on dérouille l’espingole pour jouer au petit soldat, il faut bien accepter les incendies, les otages et les ripostes sans quartier ; la liberté se paye toujours des prix exorbitants. » Mais c’est qu’en vérité, Jacques Perret ne déteste personne. Il continue une guerre individuelle venue du fond des âges, une sorte de cycle de chevalerie nourrie de bonne humeur et de références.
Mais j’ai peur de faire passer pour un livre d’histoire ce recueil exquis d’aventures quotidiennes, modestes, domestiques, vécues dans un groupe de plein vent, où M. Perret avait retrouvé des hommes
animés du même sentiment que lui. De cette « infanterie marron », de ces « guérillots », de ces « zigotos », comme il les appelle, surgissent des personnages que nous n’oublierons pas : Tarabaud, l’adjudant, grande gueule, à qui la Résistance offrait de si beaux débouchés ; Poussineau, le vieux guerrier méticuleux pour qui rien n’est futile, sauf la mort ; Pierrot, dit Casse-Noix, « truand peu fier, gibier docile des recruteurs de flibuste » ; le petit Carlu, frais émoulu des chantiers de la Révolution nationale et surtout Ramos, dont la destinée tragique donne son fil au récit.
Ramos, « camelot mystique, pirate mythologique aux yeux fascinés par le vol des chimères », est une sorte de prophète ouvrier qui combat pour son propre compte. Il incarne la rébellion à l’état brut, et ce quotidien épique, auquel Jacques Perret s’attache avec une ferveur joyeuse.
Au service de cette geste, l’écrivain mobilise, une fois de plus, les ressources inégales d’un vocabulaire où les mots techniques, les mots rares, les mots-surprises s’entrechoquent avec bonheur. Après l’Histoire, il faut que toute la langue française y passe. Le propos était bien digne qu’on fît retentir tant de trésors en son honneur. Pour des livres de guerre aussi acceptables, il y aura toujours une place dans nos bibliothèques. Et si, comme il paraît, le temps est venu de retourner aux choses plus sérieuses, c’est bien à ce son de cloche, doux, rieur et clair, qu’il appartenait de nous apprendre que « la récréation est finie ».