mardi 5 juillet 2022

Les vacances basiques


Les vacances basiques
Que l’ouverture officielle des vacances soit avancée au 2 juillet, soit ! cela peut donner aux parents l’espoir d’en finir avec cette première quinzaine de plus en plus stérile et vasouillarde au point de vue labeur. Les maîtres sont requis pour les examens, les pions préparent leurs concours personnels, les élèves débrayent et terminent le parcours dans les heures de permanence lesquelles ne sont pas toujours désagréables, mais généralement dénuées de valeur éducative. Et encore, j’admets que le climat particulier des heures de permanence puisse influencer favorablement la culture générale. J’ai connu des heures de permanence, merveilleusement stériles, qui pèsent plus lourd dans mon bagage que beaucoup d’heures de classe.
Remarquons en effet qu’à l’opposé des parents, les élèves, eux, s’accom­modent généralement bien de cette quinzaine traînante et il faut même avouer que cette agonie caniculaire de l’année scolaire vaut la peine d’être vécue si j’en crois mon garçon.
Néanmoins, si la période creuse n’était pas reportée sur la dernière quinzaine de juin comme tout le monde s’y attend, on pourrait estimer que la situation serait éclaircie. En revanche, la rentrée au milieu de septembre me paraît une brimade insensée. Il s’agit d’une appréciation tout à fait subjective qui reconnaît à Septembre des vertus extraordinaires. Il serait trop long d’expliquer pourquoi, en refusant à l’écolier la jouissance de cette dernière quinzaine, le législateur accomplit à mon avis un geste inconsidéré qui peut compromettre assez gravement la santé morale et intellectuelle des générations futures. Mais il est permis de s’étonner qu’en l’occurrence l’industrie hôtelière ait imposé sa loi à l’Éducation Nationale. Cela fait longtemps que je surveille de près le fléau touristique. À partir du moment où l’on instaurait un Ordre de Chevalerie Touristique, on pouvait mesurer avec précision le niveau de la décadence. Pour définir sa position devant l’armée européenne, la France attend les directives de la fédération des hôteliers. Notez en outre que le communiqué officiel annonçant le décalage des vacances prend soin de justifier sa décision par l’exemple de l’Angleterre et de l’Amérique. Ainsi nous n’aurons plus à rougir de nos vacances archaïques, et nos collégiens arriérés seront enfin dignes d’être intégrés dans les disciplines de l’occident civilisé.
Guide supérieur de nos destinées, le commissariat au tourisme, d’accord avec les syndicats d’initiative, donnera prochainement son avis sur la réforme des programmes scolaires et ses instructions relatives à l’enseignement obligatoire du français basique, ou basic french, au nom des intérêts supérieurs et universels du tourisme. À bien regarder, un grand pas était déjà fait vers l’idéal digest et la sublimation quintessentielle de la langue par la réduction progressive des heures de français. En classe de 4e, trois heures y sont consacrées par semaine. L’année prochaine la compression sera probablement portée à une demi-heure, au bénéfice de l’anglais basique. Le galimatias européen prend tournure. C’est le moment de se taper le basique sur le trottoir en hommage au baragouin libérateur.
Aspects de la France, Les vacances basiques, 6 février 1953, n°229

vendredi 17 juin 2022

18 juin



En mettant la main à la plume pour étudier l'évolution des complexes gaullistes dans le bonneteau électoral et le crabier parlementaire, je m'aperçois qu'aujourd'hui nous sommes le 18 juin. C'est la date anniversaire de l'événement historique connu sous le nom d'Appel du 18 juin. Par cet appel le général de Gaulle invitait les combattants à le suivre outre-mer et à continuer la lutte sous son autorité.
Personnellement je n'ai ni honte ni mérite à n'avoir pas répondu à cet appel car, dans le coin où je me trouvais, le bruit couvrait la voix du général. Un bruit d'ailleurs qui nous occupait de telle sorte qu'un appel de ce genre pouvait difficilement nous concerner. Nous étions aux environs de Toul et le chef de bataillon qui nous avait menés jusque-là non sans peine depuis Longwy, avait résolu de faire demi-tour par principe, de prendre position et d'employer au mieux ce qui restait de munitions. Tout le monde pensa qu'une telle décision était parfaitement conforme à la règle du jeu. Comme nous étions très fatigués, je ne peux savoir exactement si notre attitude était plus inspirée par le zèle de combattre ou l'impatience de mettre sac à terre, mais il serait idiot de nous chicaner sur ce point. Toujours est-il que nous jouâmes aux petits soldats pendant quarante-huit heures devant l'ennemi qui fut bien obligé d'en faire autant. Peut-être que lui aussi était fatigué et que ses mitrailleurs acceptèrent la provocation avec soulagement. Il y a des moments où, de part et d'autre, dans une guerre de mouvement accéléré, la piétaille est disposée à payer le prix fort de la pause. Après tout on ne sait jamais, cela pouvait donner des espèces de Thermopyles ou une sorte de Marne, mais l'histoire a tourné autrement et ce ne fut qu'une modeste prise de contact, tout ce qu'il y a de réglementaire, mais sans effet stratégique et sans poids sur le destin des nations. Quoi qu'il en soit notre affaire se déroula dans le bruit habituel à ces rencontres et nous ne pûmes percevoir l'appel d'un général qui, au demeurant, n'était pas celui de notre division. Nous fût-il parvenu que, à mon avis et si mes souvenirs sont exacts, le bruit ambiant avait une tonalité trop conventionnelle et classique pour être favorable à l'idée de désertion, fût-elle héroïque, historique, et marquée du signe rédempteur de la réussite.
Comme tout le monde j'ai fait ce que j'ai pu pour croire à la réussite providentielle de l'homme du 18 juin. La réussite ayant mal tourné, je ne puis m'associer à l'anniversaire officiel du 18 juin sans réserver une partie de ma ferveur pour le 18 juin de mon bataillon et rendre à ses morts les honneurs discrets qui conviennent de plus en plus aux victimes du devoir conformiste.

18 juin, Aspects de la France, 20 juin 1952, n°196

jeudi 7 avril 2022

Le scrutin au lancer léger

Le complot n'est pas où vous croyez. La cinquième colonne a son état-major au sein même du cabinet. Admirable machination sous la caution d'étiquettes anodines, tortueuse conspiration dont l'animateur est l'un des personnages les plus notoirement démocratiques, les plus hautement bénins et, ce qui ne gâte rien, les plus finement lettrés de notre vieille élite parlementaire : M. Yvon Delbos. Je ne plaisante jamais avec les grands noms de la République et voici mes preuves.
Avec la complicité de son collègue de l'Agriculture, le ministre de l'Éducation nationale vient d'adresser une circulaire aux directeurs d'écoles normales des quatre-vingt-dix départements. Par ce manifeste, le grand maître de l'Université proclame que nos rivières constituent un patrimoine inaliénable et la pêche à la ligne un délassement salutaire. Si vous trouvez que les batteries ne sont pas démasquées, si vous estimez que la proclamation s'apparente au blabla ronflant d'innocents comices, apprenez alors que les directeurs sont expressément conviés à organiser des conférences sur la pêche dans les écoles normales, d'accord avec l'administration des Eaux et Forêts et les fédérations de pêche et de pisciculture. Donc, en pleine fièvre électorale, alors que les forces vives de la nation sont dressées contre les lames de fond de l'abstentionnisme obscurant, l'ordre est lancé en haut lieu et propagé par tout l'appareil administratif jusque dans les plus humbles circonscriptions, d'envoyer le corps électoral à la pêche. Ne pensez pas qu'une circulaire annexe prévoie l'expédition de scrutateurs amphibies collectant les bulletins par étangs et rivières ni l'envoi d'équipes volantes pour le vote à la mouche de mai. Non. C'est l'exaltation sans mélange de la pêche à la ligne totale. Tout le monde aux bambous, foin des urnes ! Pressés par les ministres eux-mêmes de courir à leurs engins factieux et de brandir les attributs traditionnels de l'abstention, les électeurs les plus déterminés ont été la proie du doute. Quelle conscience républicaine, si frétillante soit-elle à l'idée d'accomplir son devoir électoral, ne serait ébranlée par de si hautes et vibrantes exhortations ? Jamais harangue officielle, même les appels au fric dits de salut public et de consolidation républicaine, ne furent si pressants et pathétiques. L'heure est grave et ce n'est pas le moment de préférer les délassements funestes de l'isoloir au délassement salutaire de la gaule refendue. Le message a été entendu : les parties vraiment saines du corps électoral se sont abstenues dans le calme et la dignité, et M. Delbos peut se vanter d'un joli succès avec les 40 pour cent de pécheurs à la ligne unis dans la défense d'un patrimoine inaliénable contre les fallacieux appâts de l'urne braconnière. De frais cours d'eau garnis de scions, de sveltes libellules à la pointe des bouchons, de fines bouteilles baignant dans les roseaux, d'honnêtes regards attentifs à la touche, voilà le vrai paysage de la maturité politique par un beau soleil de scrutin cantonal.
Pour parler sérieusement, je crois que M. Delbos en cette affaire a témoigné d'un zèle inutile et peut-être excessif. Il est certain que le Français montre un goût pour la pèche à la ligne. Son goût est-il naturel et millénaire ou bien lui vient-il en contrecoup des institutions républicaines ? C'est une autre question. Mais le fait est là : mouiller du fil est sa tentation saisonnière, et si la propagande officielle, avec ses pataquès et ses flaflas, se mêle de patronner le blé cuit, de subventionner l'asticot et de faire inaugurer les trous à tanches par le préfet, les amateurs vont se méfier, ils vont flairer quelque piège, soupçonner quelque hameçon et nous risquons de voir les meilleurs des Français déserter l'ombre des saules pour aller, à contrecœur et par dépit, taquiner le bulletin. C'est très grave. Il ne faut pas être bien malin pour comprendre que les pécheurs à la ligne n'ont pas dit leur dernier mot et que la vraie France se tient en réserve dans le clan des abstentionnistes.

Le scrutin au lancer léger, Aspects de la France, 31 mars 1949

mercredi 16 mars 2022

Je me désiste en faveur de T.V.

 « Tout me disposait à briguer la succession du général de Gaulle : j’avais de la présence et du commandement, le sens de la politique sidérale, un bon coup de fourchette, le don de prophétie, l’art de faire sauter la coupe et de pousser le refrain au dessert, le culte de la vérité latente, le monologue irrésistible, l’œil limpide et fascinateur, toutes les grâces du corps et de l’esprit. Je ressentais en outre cette vocation, cette voix mystérieuse de l’Histoire qui nous appelle à la domination des peuples, nous autres caporaux. Les amis me pressaient : il serait temps, disaient-ils, que le génie retenu dans vos deux galons de laine balayât du deux étoiles dont l’écrasante modestie à cessé de nous épater.

Sans plus résister à ces marques de confiance, j’avais donc posé ma candidature, discrète, et pris mon souffle pour une entrée en campagne assez fracassante. L’éloquence était mon arme secrète. Prudent, je n’avais de ma vie parlé que trois fois en public et bien rares étaient ceux qui pouvaient témoigner de ma puissance de tribun. L’effet de surprise allait confondre l’ennemi. Hélas ! je n’avais pas encore ouvert la bouche, venant à peine de poser ma plume de chroniqueur léger, que le facteur des recommandés me présentait un papier bleu ciel portant inculpation pour offense au chef de l’Etat. Il en survint comme ça, coup sur coup, une bonne demi-douzaine. C’était plus qu’il n’en fallait pour me rendre inéligible. Ainsi l’adversaire se dérobait-il au combat. Je vous laisse apprécier la qualité de cette carence et la consternation de mes troupes.

Grâce à Dieu, j’avais prévu les accidents et repéré dans le lot de mes concurrents un homme sur lequel je pense toujours ne pas me tromper en disant qu’il a non seulement la volonté mais les moyens de mener jusqu’au bout et à bien une entreprise dont je ne suis pas le seul Français à désirer le succès. J’ajoute que, dans la harangue ou l’exposé, il n’est pas maladroit. Sa manière de vous sortir la vérité sans l’avoir apprise par cœur et devant la glace serait même capable de réveiller le public endormi par sept ans de mensonges récités. Je lui ai donc aussitôt passé mes chances. Ecartant les offres qui m’étaient susurrées par ailleurs, sinécures, ponts d’or, et petits fours, j’ai fait don gratuit à Tixier-Vignancourt des onze voix dont je m’étais assuré par serment – onze amis absolument sûrs dont trois gaullistes férocement repentis, un capitaine clandestin, deux épurés du premier règne, deux radicaux cocardiers et trois réfractaires de la messe en français, tous unis comme au front. Je lui ai donné également, s’il en était besoin, la leçon qui me fait inéligible.

D’aucuns m’ont demandé dans le tuyau de l’oreille si je n’avais pas stipulé, en clause secrète et en cas de succès, un désistement éventuel au bénéfice de Mgr le comte de Paris. Il n’en a même pas été question et quant à moi, pour des raisons diverses, je préfère qu’il n’en soit pas question. C’est le petit côté faiblard de mon sens politique : je suis devenu, sous la pression des circonstances, grand amateur de situations nettes.

Depuis que je connais T.V. je le vois ennemi du général de Gaulle, patriote comme mon père, antimarxiste et de ce fait obligé de la tradition chrétienne, anticlérical éclairé avec un préjugé favorable pour les longues soutanes, plutôt attentif aux choses de la justice, généreux, brave et gai, mettant de la ferveur où il faut et du calcul où il sied, persuadé enfin que le gouvernement des Français n’exige pas les services d’un géant glacé. Constatant que ces bonnes dispositions n’ont pas varié, quelles se sont plutôt confirmées, je souhaite que le suffrage universel, pour une fois et tout monstrueux qu’il est, lui, se payât un homme qui ne le fût pas.

Et je crois savoir, en plus, mais c’est le renfort d’une petite raison égoïste, je crois savoir que le jour venu, la minute venue, en présence du corps diplomatique et des ombres constituées, T.V. s’approchera du grand gardien relevé d’une garde trop longue pour lui prendre sous la veste le trousseau de grosses clés dont il fera, tout de suite, le bon usage que vous savez, en fanfare s’il plaît à Dieu. »

Texte paru à l'occasion de l'élection présidentielle de 1965

jeudi 27 janvier 2022

"Le massacre de la rue d'Isly est impardonnable pour la République"


Votez oui

On commence à savoir qu’à Bab-el-Oued, au cours de l’opération dite de Vigilance Républicaine, le nombre de Français tués par les forces de l’ordre gaulliste a dépassé 150. Les blessés en proportion. Rappelons que ce faubourg est habité par une population de riches nazis déguisés en ouvriers patriotes. Son attitude outrageait à la solidarité prolétarienne.

Votez oui pour le restaurateur de l’unité française épurée dans son hexagone.

En dépit des louables efforts du gouvernement pour présenter l’exploit avec humilité, on commence à saisir la besogne qui se fit derrière le bouclage et sous le bâillon. Tandis que les tireurs d’élite ajustaient les ménagères, le ratissage et la fouille s’effectuaient avec une telle énergie que les Musulmans eux-mêmes n’en croyaient pas leurs yeux. Ainsi Bab-el-Oued, ramassis de salariés fascistes, ne se vantera plus bêtement d’avoir donné ses fils pour le salut de la République et la libération de l’Alsace.

Votez oui pour le justicier des cités orgueilleuses.

On savait déjà que des avions militaires avaient bombardé à grenades lacrymogènes une population qui saura désormais pourquoi elle pleure. On commence à savoir que deux appareils particulièrement consciencieux ont exécuté des tirs à mitrailleuses sur une population qui avait encore à apprendre sur la haine des renégats. Le nom de ces aviateurs audacieux sera porté à la reconnaissance du peuple français en même temps que le texte de leur citation actuellement à l’étude.

Votez oui pour un chef si bien servi.

On commence à savoir que, peu après, la fusillade de la rue d’Isly, a fait 140 morts dans un cortège qui, par un odieux et vain stratagème, avait pris une apparence de procession familiale, comme si la vue de femmes et d’enfants pouvait détourner de leur devoir une compagnie de travailleurs au service de la fatalité historique. Le nom des officiers sera porté à la reconnaissance du peuple métropolitain en même temps que le texte de leurs citations actuellement à l’étude. Les drapeaux français capturés ou ramassés sur le terrain seront prochainement exposés dans la chapelle de l’Elysée.

Votez oui le rassemblement des enfants de la Patrie.

On commence à savoir que, contrairement aux informations d’un pouvoir trop beau joueur, ce ne sont pas des pieds-noirs postés sur de lointaines terrasses qui ont déclenché le tir. C’est bien à l’armée régulière gaulliste que revient l’honneur d’avoir ouvert le feu, feu roulant, chargeur sur chargeur. En outre, des constats ont été rédigés, photocopiés et mis en sûreté, par lesquels il est prouvé que la plupart des morts ont été frappés dans le dos ce qui établit sans discussion le délit de fuite.

Votez oui pour le vainqueur de la nouvelle Isly.

On se doutait bien que la vengeance gaulliste, atténuée par des informateurs trop soucieux de la modestie du pouvoir, s’était abattue en réalité avec toute la rigueur caractéristique des répressions républicaines, Mais on commence à savoir que M. Thiers fera figure de justicier pusillanime.

Votez oui pour le père du peuple.

Enfin nous savons que M. Ben Khedda, en son conseil, a décerné publiquement un satisfecit à l’armée française laquelle, dit-il, a suscité l’étonnement des observateurs par « l’heureuse rapidité de sa métamorphose ». Confondue par cet éloge sans précédent qui consacre le terme de sa glorieuse histoire, l’armée française ne songe plus qu’à regagner ses foyers dans le silence qui convient aux héros de l’obéissance absolue.

Vous donnerez aussi votre satisfecit au plus illustre des Français, le seul qui puisse nous délivrer de ces millions de Français dont l’amour obstiné nous fait honte et nous blesse.

Votez oui, et que le nom français désormais soit porté par la nouvelle race de Caïn.


Votez oui, Aspects de la France, 5 avril 1962, n°708 

Cet article que l'on peut retrouver dans "Le vilain temps", a été écrit à la veille du referendum sur les accords d’Évian.


Le massacre de la rue d'Isly, a eu lieu à Alger, le 26 mars 1962, une semaine après les accords d’Évian du 19 mars. Des soldats français ont ouvert le feu sur des dizaines de manifestants opposés à l'indépendance.

La phrase "Le massacre de la rue d'Isly est impardonnable pour la République" est issue d'une intervention d'Emmanuel Macron qui recevait des associations de rapatriés, le 26 janvier 2022.

mardi 7 décembre 2021

Le Caporal épinglé en audio sur France Culture

 


L’adaptation radiophonique réalisée par Jacques Perret et Jean Forest à partir du Caporal épinglé et initialement diffusée en octobre 1958 sur la Chaîne Parisienne (RTF), sous forme d’un feuilleton de 45 épisodes, est rediffusée sur France Culture en début de nuit (minuit) du mardi 04 janvier 2022 au samedi 22 janvier 2022, sauf les week-ends, à raison de 3 épisodes par nuit.

Interprétation François Périer (le caporal), Henri Virlojeux, André Valmy, Jacques Torrens et Gaétan Jor et Jean Ozenne - Réalisation Albert Riera - Musique Maurice Jarre

Les nuits de France Culture

Parties 1 à 3

Parties 4 à 6

Parties 7 à 9

Parties 10 à 12

Parties 13 à 15

Parties 16 à 18

Parties 19 à 21

Parties 22 à 24

Parties 25 à 27

Parties 28 à 30

Parties 31 à 33 

Parties 34 à 36

Parties 37 à 39 

Parties 40 à 42

Parties 43 à 45 

 

lundi 8 novembre 2021

Beaujolais nouveau

Il m’est parvenu d’Amérique une coupure de journal relative à la politique laitière de notre Président biblique. Il s’agit d’une dépêche de correspondant datée de Chatelet-en-Brie. J’ignore le rôle dévolu à cette commune dans la comédie pastorale dirigée par M. Mendès, mais Chatelet-en-Brie est un nom assez crémeux dans la toponymie française pour cautionner ici les informations de mon confrère américain.

Pour commencer, il est dit dans cet article qu’en faisant boire du lait aux enfants, M. Mendès « a révolutionné les habitudes d’une centaine de générations d’écoliers français ». Je ne chicanerai pas mon confrère sur l’hyperbole qui est la tentation du journaliste et le principal ressort de toute propagande. Plus loin, je lis : « On ne s’attend pas à voir un tel breuvage accueilli avec joie par des écoliers qui ont bu du vin depuis leur naissance ou peu s’en faut. » Le « peu s’en faut » est un correctif de pudeur, car nous savons tous que le sein des mères françaises fournit un beaujolais léger, mais fruité. Le sevrage, il est vrai, se fait avec un vin plus corsé, de telle sorte qu’à l’âge des premiers pas l’enfant peut s’attaquer avec profit au mascara 14 degrés. Mon confrère précise d’ailleurs que, chez nous, « les petits enfants ont coutume d’emporter leur vin à l’école ». Qui d’entre nous, en effet, ne se souvient avec émotion de ces casse-croûte enfantins sur le coin du pupitre, autour d’un bon vieux litron qu’une mère attentive avait glissé dans notre cartable ? Enfin, que Dieu bénisse les efforts de M. Mendès pour « changer en buveurs de lait ces petits ivrognes ».

Encore une fois, l’article en question n’a pas été écrit dans une salle de rédaction du Nebraska, entre deux whiskys, par un boy à visière, les pieds sur la table, le chewing gum derrière l’oreille et l’œil encore charmé par la télévision du super-mendesman, grand yogi du yogourt et terrific manager de la France gâteuse. Non, c’est une dépêche datée de Châtelet-en-Brie, où le correspondant américain a pu observer comme tout le monde les écoliers titubants sur le chemin de l’école et les nourrissons soifards chopinant dans la crèche municipale. Ces vieilles coutumes du folklore gaulois n’ont pas pu se dérober à l’œil clair et pénétrant d’un de ces reporters de l’Occident libre élevés dans le culte des choses vues. La presse américaine a des moyens d’information gigantesques, nulle vérité ne saurait lui échapper et ses envoyés spéciaux finissent par raconter d’aussi charmantes histoires que les rédacteurs soviétiques claquemurés dans leur farouche ignorance. Maîtresse du destin atlantique, l’opinion américaine dispose d’une documentation universelle qui la préserve de l’erreur. Qu’il s’agisse de l’Allemagne, de la Russie, de la Chine, du Viêt-Nam, du monde arabe ou des écoliers français, nous lui voyons toujours cette même connaissance profonde et subtile des diverses populations qu’elle s’est donné mission de rééduquer à l’image des murs idylliques de la démocratie pilote.

Ce disant, bien sûr, je ne cherche pas à glorifier l’institution vivifiante des bouilleurs de cru ni les records prestigieux de notre consommation d’alcool ; mais si le confrère a pu voir chez nous des tétines sur le goulot du gros rouge ou des écoliers saouls depuis cent générations, je vois bien qu’au Nebraska ils ont tous tété l’élixir de vertu pasteurisée et que le lait de la bonne foi n’a pas caillé dans leurs biberons.

Je ne prétends pas, certes, que nous ne sachions répandre et gober sans broncher d’aussi belles fables. II y a dans le monde une répartition d’erreur et de vérité à coefficient invariable et les vitesses de propagation n’y changent rien. Nous aimons toujours apprendre de la bouche des voyageurs que les naturels du Haut-Zipangu portent les oreilles en pointe et une courte queue en trompette.

Le vin du bébé, Aspects de la France, 31 décembre 1954, n°329

Du tac au tac, Editions Via Romana