samedi 22 novembre 2025

Miss Univers

 L'édition 2025 de Miss Univers vient d'avoir lieu, moment propice pour rappeler qu'en 1928, Jacques Perret a accompagné sur le paquebot Le Cuba, les Miss européennes se rendant aux États-Unis pour le concours de beauté The International Pageant of Pulchritude, ancêtre du Miss Univers.

 

A BORD DU "CUBA"

Avec les plus belles


Les coups de vent jettent le désordre dans les boucles de miss France dont le visage émerge d'un chaos de couvertures et de fourrures. Un peu pâle, elle abandonne sur ses genoux le livre non découpé et, les yeux mi-clos, clignant vers le large, elle pense aux dommages de la fatigue qu'il faudra réparer. Un matelot du pont, passant devant elle, s'attarde à quelque besogne improvisée, jouissant par avance de la jalousie des soutiers.

Miss Belgique fait du footing sur le pont et laisse maltraiter ses ondulations par les alizées irrespectueux.

De bâbord à tribord, escaladant les cordages, se hissant aux escaliers abrupts, elle court après le soleil et trouve le bon endroit pour faire une photo. Elle suppute ses chances scientifiquement, et vous confie en secret : « Là-bas, on me présentera en maillot et miss Angleterre ne s'est jamais présentée qu'en robe. »

Miss Luxembourg sourit à tout le monde, au mousse et au commandant, le long des coursives et derrière les vitres du bar. Quand la mer devient houleuse, on ne la voit plus, elle doit sourire encore dans sa cabine.

Miss Italia est l'aristocrate de la troupe ; elle va, d'une table à l'autre, lisant indifféremment des revues françaises, anglaises et espagnoles. Comme on lui a dit qu'il fallait bien manger pour éviter le mal de mer, elle grignote tout le temps un petit morceau de chocolat. Mais, ayant naturellement le teint pâle et l'air absent, on ne saura jamais si le tangage l'incommode.

Miss Allemagne est la gretchen moderne qui vient de jeter ses nattes par-dessus bord. D'une bonne humeur à peine interrompue par le gros temps, elle ne peut entendre le jazz sans esquisser quelques déhanchements rythmés, ni le solo de violon sans le fredonner avec tendresse.

La señorita Espana, petite et nerveuse, a le même teint que les marins du bord. Elle ne sait courir ni marcher sans danser, et le roulis lui fait improviser des pas inattendus. Ne se faisant comprendre d'aucune de ses concurrentes, elle rit et parle pour elle seule se moque de chacune et de sa chaperonne exubérante, qui porte en son corsage le portrait de Rudolph Valentino. Une course plus audacieuse l'amène parfois jusqu'au pont des émigrants, où parmi les Mexicains enthousiastes, elle discute, rit, se fâche, crie, chante et reçoit avec dignité les ovations bruyantes. 

Miss Angleterre préfère le salon de conversation ; elle s'est fait dans un coin un petit home familier où chacun peut lui offrir le thé et contempler son teint transparent. Auprès d'elle vous vous croirez facilement spirituel car elle rit souvent, mais elle a, disons-le,des dents fort belles.

Entre ces sept rivales, aucune jalousie apparente. Elles forment équipe, c'est la beauté d'Europe qu'elles vont défendre ensemble ; une sorte de Locarno plastique les unit entre elles.

Il faut pourtant, entre ces championnes un lien plus réel et, à côté du prix de beauté, il conviendrait de décerner un prix de tact et de doigté au chaperon général qui a la garde d'une si précieuse et sensible compagnie. Le général luxembourgeois chargé de cette mission infiniment délicate est d'une impressionnante sérénité. Consolant l'une, conseillant l'autre, grondant doucement celle-ci, surveillant la pâleur de celle-là, ses réponses sont évasives quand on lui demande où vont ses préférences : « Celle-ci, dit-il, a l'agrément d'un buste irréprochable, mais cette autre a le teint bien séduisant. »

— Et s'il vous arrivait de tomber amoureux de l'une d'elles ?

- Impossible, monsieur, souvenez-vous que l'âne de Buridan est mort de faim entre ses deux rations d'avoine.

Jacques Perret, Paris-Soir, 14 juin 1928

samedi 8 novembre 2025

Rue de la Clef

 

S'évader rue de la Clef 


Nul souvenir de ce que j’ai pu ressentir ou penser entre la gare de l’Est et Censier-Daubenton. En gros, je puis affirmer que ce fut très bon et que rien ne fut négligé de l’extraordinaire orgie qui m’était offerte. Passé le portillon, dernier portillon, portillon d’honneur, je remontai enfin en surface et posai le pied chez moi sur le large trottoir, entre la pharmacie et les bains-douches. Il faisait encore nuit et le carrefour était presque désert. Derrière moi, les catalpas, Saint-Médard et la Mouffetard ; en face le tabac Mirbel ; a droite, le marchand de couleurs, tout cela très assoupi, mais bien en ordre. On ne s’était pas aperçu de mon absence, j’avais découché du quartier et j’y rentrais en douce avant I' aube, sur Ia pointe des pieds. C'est ainsi qu’un prisonnier doit rentrer, sans Marseillaise et sans discours.

Rue de la Clef, la porte cochère était entrouverte, j'en franchis le seuil avec une joie bien lucide et le désir aussitôt refoulé d'aller embrasser la concierge dans son lit. Lente ascension des quatre étages, degré par degré, escalier d'or, royal paiement de mes peines, ah! fichtre non, je n'étais pas volé. Devant notre porte, dans le profond silence de toute la maison dormante, j'entendais mon cœur qui forçait la cadence, comme une grosse bombe de liesse à son dernier tic-tac.

Coups de sonnette et coups de sonnette. Silence. Le timbre faisait là-bas son chemin dans les rêves.

Coups de sonnette et coups de sonnette. Silence. Puis au bout du couloir une porte qui s'ouvrait et, sur le plancher craquant, un pas nu. Contre la porte, une voix qui savait déjà :

- C'est toi ?

Le Caporal épinglé, 1947, Editions Gallimard





lundi 5 mai 2025

Le caporal épinglé

 

Le Caporal épinglé est diffusé

 lundi 12 mai 2025  sur TCM, à 22h40.



Et toujours en audio sur France Culture

dimanche 13 avril 2025

"La mairie d’Argelès-Gazost a décidé de boycotter le Coca-Cola, en réponse à la hausse des droits de douane imposée par Donald Trump"

 Il parait que la bataille du coca-cola est engagée, qu'elle est même engagée sans trop d'espoir et que tôt ou tard la nation française sera traitée au coca-cola. Nous ne nous rendrons pas sans combattre et je fais confiance au réduit bourguignon. Mais on prétend que ce coca-cola aurait pris rang parmi les monstres sacrés d'Occident et qu'il disposerait d'un fauteuil aux conseils de l'O.N.U.

Je ne sais jusqu'à quel point la taxe et la douane ont tenu en échec la gomme à mâcher et la camel, mais je veux croire que, même libres et tambourinés par la propagande, ces produits au demeurant honorables, ne feraient pas sans peine la conquête des foules françaises. Même sans protection et à prix égal, la gauloise tiendrait le coup un bon moment. Certes, le jour où la chesterfilde nous serait distribuée gratuitement, il faudra bien la fumer, d'autant plus que le paquet de gauloises serait vendu 1.000 francs pour éponger le déficit des houillères. C'est une extrémité qu'il faut envisager. Mais, d'ici là, notre goût est assez caractérisé, assez invétéré pour que le paquet de gris soit le dernier bastion de la fierté nationale.

Notons par ailleurs que nous résistons assez bien à cette clique de snobés snobeurs qui prétend nous communiquer ses obsessions sexuelles sous prétexte de libération, nous initier aux délices d'une psychanalyse à l'usage des cow-boys refoulés, et pour tout dire enfoncer des portes ouvertes. A mon avis et jusqu'à nouvel ordre, le Français porte allègrement ses petits complexes bénins ; je pense même qu'il tient à les conserver pour son équilibre ou sa récréation, que, depuis Vercingétorix, nos institutions et traditions tinrent lieu fort civilement de psychanalyse et que l'indice de refoulement ne s'est pas tellement aggravé chez nous malgré 150 ans de bourgeoisie républicaine. Ces tonnes de complexes anglo-saxons ne payent aucun droit d'entrée et les distributeurs ont beau nous assommer de propagande sexomaniaque, cela n'a pas encore modifié sensiblement les caractères d'un peuple gentiment gaillard et mûri dans la tradition catholique. Mais, bien sûr, avec le coca-cola, il faudra se méfier. Une lecture, une émission, un spectacle quelconque, on peut toujours en prendre et en laisser. Mais un philtre, on ne sait jamais très bien ce qu'il y a dedans.

Voilà longtemps que j'ai fait connaissance avec le coca-cola et je n'ai pas de mal à en dire, pas plus que d'aucune autre boisson exotique. Je respecte les coutumes nationales et j'ai même une tendance à trouver quelque vertu aux plus misérables bibines qui m'ont désaltéré loin de ma patrie. Je reboirais volontiers du coca-cola chez le drugstore du Wisconsin quand le soleil tape sur la prairie et que la poussière des blés torrides vous sèche la gorge. Et je le boirais sans même dire : « Ça ne vaut pas un coup de blanc ». Voyez que je suis beau joueur et honnête pèlerin.

Malgré l'ignorance où je suis des grands protocoles de l'Occident, j'imagine sans peine que nous sommes menacés d'une invasion de coca-cola. On peut même supposer le torrent de coca-cola renversant tous les barrages de douane et nous subjuguant par le seul prestige de sa diffluence, supputer le branchement du pipe-line-coca-cola sur les fontaines publiques, l'imbibition méthodique de la France et la résignation totale de l'organisme gallo-romain à ce breuvage mêlé de glucose yankee, d'essences précolombiennes et de pétillements arbitraires. Les civilisations, les races même, sont assez influencées par les nourritures traditionnelles pour nous laisser, à la longue et sous l'influence de ce déluge acidulé, une planification ethnique sur le type américain. Combien de générations faudra-t-il pour que soient rincées, lessivées, noyées les dernières traces du particularisme français ? Il n'y a pas de boisson innocente. A Paris, je peux boire une bouteille de coca-cola par curiosité ou en hommage à nos amis ; une deuxième par bravade ; une troisième par défi et une quatrième par vice ; une cinquième pour me venger de quelque saint-émilion frelaté. Mais à partir de la sixième je guetterai en moi les premiers symptômes de la dénaturalisation. A la dixième enfin, je me vois muté en quaker, chose non mauvaise en soi mais absolument contraire au tempérament traditionnel de ma famille.

Il est possible que nous soyons invités à mourir pour le coca-cola en même temps que pour quelques autres valeurs subsidiairement spirituelles, soit. Il y a toujours à boire et à manger dans les meilleures causes qui font mourir. Mais je suggère simplement que les caisses de coca-cola ne soient pas entassées sur les mêmes quais où seront débarqués les chars d'assaut.

Débit de boisson, Aspects de la France, 9 février 1950, n°78