dimanche 3 novembre 2019

Pour accompagner le beaujolais nouveau

Un bistrot de mon quartier vient de moderniser son établissement. A ce préambule, vous dites : « Bon, ça y est ! Le voilà encore qui nous écrit son papier avec une plume d'oie entre une chandelle de suif et la tabatière de ses aïeux ; il va encore nous gémir cent lignes sur quelque vieillerie, pleurnicher sur les moulins à vent et repousser du pied les fallacieux bienfaits de notre siècle. » C'est exact. Si le lecteur juvénile trouve quelquefois à ma chronique une odeur un peu fadasse de camomille duhamoelleuse ou de pastille de guermenthe ou même de tisane vautélique, s'il déplore de me voir tourner en rond à dada pour faire le numéro des vétérans, tant pis. C'est un numéro, après tout, qu'on n'est pas obligé de faire sur un cheval gâteux.
Le patron de ce bistrot, auvergnat de choc, a donc jugé bon, jugé nécessaire à son estandinn'gue, de flanquer en l'air ses lambris à moulure, ses plafonds à pâtisserie, son perco Denis-Papin, son plancher de traviole, ses ouatères à la turque, son zinc à corniche dorique, non ferreux s'il en fut et glorieux rescapé du ramassage, ses torchères à ampoules, enfin, qui espéraient bien fournir une carrière un peu plus longue que les manchons à gaz. Ceci fait, les entrepreneurs d'aménagement moderne sont venus mettre au point sa taverne. Surfaces lisses, plafond désolé, sol de mosaïque express à motif de catalogue, lavabos rationnels, comptoir à gros débit en alliage rose, et des glaces partout, et du néon et de la fluorescence à faire tourner le gaillac en eau de boudin. Et la façade vert amande, comme si le vert amande avait quelque chose à voir avec un bistrot. Et des glaces sur la façade, comme si le client avait besoin de se voir venir au bistrot ; surtout qu'il s'y voit venir depuis le trottoir d'en face, défiguré par la distance avec une figure tordue et les jambes en cerceaux. Et le soir, cette lumière de soleil synthétique, ce faux midi qui s'installe à 22 heures, ce météore mauvâtre, opalineux et groseillard, ce grossier piège à papillons, cette aurore à gogo, cette incandescence qui vous rentre jusqu'à l'estomac, vous coule dans les veines, vous décolore la cervelle, remplit votre verre d'un jus spectral et transforme une rencontre amicale en colloque d'ectoplasmes damnés. Comme si les gens avaient besoin de tant de lumière. Comme s'il suffisait de trop de lumière pour leur verser la joie. Comme si tant de lumière implacable et truquée n'était pas plus ennuyeuse, lugubre et louche que la mèche fumeuse où trois gentils coquillards s'écarquillent les yeux pour compter leur brelan.
Il est vrai qu'à l'heure où j'écris ces lignes, le néon sent déjà pâlir sa faveur. On commence à lui trouver des reflets de lampion. Les placiers en luminaire d'avant-garde étudient pour mon bistrot un devis d'éclairage à uranium dénoyauté avec abonnement à la lumière froide, la lumière au zéro absolu de la raison rationnelle. C'est tout de même dommage s'ils arrivent à nous dégoûter de la lumière, à force de lumière qui n'éclaire plus qu'elle-même, bêtement. Vous croyez encore que c'est au progrès que je m'attaque, mais pas du tout, je chéris, je respecte l'idée du progrès, mais j'ai peine à le voir cascadeur, vulgarisé, vendu aux trafiquants, infatué, attrape-nigaud, gâcheur surtout. Il a déjà pour lui la plus grande pente et encore le commerce et la publicité qui le poussent dessus. C'est vous dire que je n'ai pas trop de scrupule à vouloir contrarier cette glissade impressionnante. Il y a déjà assez de monde qui pousse à la roue, je peux bien y mettre un bâton de sureau, pour marquer le coup.

Abat-jour, 17 octobre 1952, La république et ses Peaux-Rouges, Via Romana, 2012

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