dimanche 2 juillet 2017

Les vacances basiques



Que l’ouverture officielle des vacances soit avancée au 2 juillet, soit ! cela peut donner aux parents l’espoir d’en finir avec cette première quinzaine de plus en plus stérile et vasouillarde au point de vue labeur. Les maîtres sont requis pour les examens, les pions préparent leurs concours personnels, les élèves débrayent et terminent le parcours dans les heures de permanence lesquelles ne sont pas toujours désagréables, mais généralement dénuées de valeur éducative. Et encore, j’admets que le climat particulier des heures de permanence puisse influencer favorablement la culture générale. J’ai connu des heures de permanence, merveilleusement stériles, qui pèsent plus lourd dans mon bagage que beaucoup d’heures de classe.
Remarquons en effet qu’à l’opposé des parents, les élèves, eux, s’accom­modent généralement bien de cette quinzaine traînante et il faut même avouer que cette agonie caniculaire de l’année scolaire vaut la peine d’être vécue si j’en crois mon garçon.
Néanmoins, si la période creuse n’était pas reportée sur la dernière quinzaine de juin comme tout le monde s’y attend, on pourrait estimer que la situation serait éclaircie. En revanche, la rentrée au milieu de septembre me paraît une brimade insensée. Il s’agit d’une appréciation tout à fait subjective qui reconnaît à Septembre des vertus extraordinaires. Il serait trop long d’expliquer pourquoi, en refusant à l’écolier la jouissance de cette dernière quinzaine, le législateur accomplit à mon avis un geste inconsidéré qui peut compromettre assez gravement la santé morale et intellectuelle des générations futures. Mais il est permis de s’étonner qu’en l’occurrence l’industrie hôtelière ait imposé sa loi à l’Éducation Nationale. Cela fait longtemps que je surveille de près le fléau touristique. À partir du moment où l’on instaurait un Ordre de Chevalerie Touristique, on pouvait mesurer avec précision le niveau de la décadence. Pour définir sa position devant l’armée européenne, la France attend les directives de la fédération des hôteliers. Notez en outre que le communiqué officiel annonçant le décalage des vacances prend soin de justifier sa décision par l’exemple de l’Angleterre et de l’Amérique. Ainsi nous n’aurons plus à rougir de nos vacances archaïques, et nos collégiens arriérés seront enfin dignes d’être intégrés dans les disciplines de l’occident civilisé.
Guide supérieur de nos destinées, le commissariat au tourisme, d’accord avec les syndicats d’initiative, donnera prochainement son avis sur la réforme des programmes scolaires et ses instructions relatives à l’enseignement obligatoire du français basique, ou basic french, au nom des intérêts supérieurs et universels du tourisme. À bien regarder, un grand pas était déjà fait vers l’idéal digest et la sublimation quintessentielle de la langue par la réduction progressive des heures de français. En classe de 4e, trois heures y sont consacrées par semaine. L’année prochaine la compression sera probablement portée à une demi-heure, au bénéfice de l’anglais basique. Le galimatias européen prend tournure. C’est le moment de se taper le basique sur le trottoir en hommage au baragouin libérateur.
Aspects de la France, Les vacances basiques, 6 février 1953, n°229

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